Il
est 10 heures du matin. Je viens de finir de jointoyer les pierres du
mur, côté Sud et je me recule pour admirer mon ouvrage. Je suis un
peu déçu : Pour l'instant, ça ne ressemble pas a grand
chose... Il faut que je laisse sécher. J’espère juste que le soleil
qui commence à chauffer dur ne fera pas craquer les joints de
ciment...
Evidemment,
pendant que je jointoyait chaque pierre de mon écurie, je n'ai pu m'empêcher de repenser à la visite du château, la veille... J'ai
cherché les différence entre ma vie, et celle de tous ces gens
d'avant...Ils avaient des problèmes et des soucis, comme nous. Pas
les mêmes, certe, et j'en arrive a la conclusion que, que l'on vive
içi ou ailleurs, maintenant ou avant, ce qui compte, surtout, c'est
d'essayer de vivre heureux et ne pas trop se prendre la tête avec
des choses superflues et inutiles... C'est peut-être le message que
voulait me faire passer César, en insistant sur l'utilité de cette
visite...
Pour
conforter ma conviction, voilà la tante Celeste qui descend du
raccourci, une cruche d'eau à la main, en chantonnant discrètement.
- »Oh !
Trabalhador ! »
Sans
rien me demander, elle rince mon auge, toujours affublée d'un
sourire joyeux. Cette femme est vraiment infatigable !
- »Ta
bem ! »,ajoute t'elle enfin, en regardant mon ouvrage.
- »Obrigado ! »
Un
klaxon retentit longuement, de l'autre côté de la maison.
C'est
vrai que j'aurais besoin d'un nouveau froc, vu que je les esquinte
tous, les uns après les autres, au grand désespoir de ma femme...
C'est un peu de sa faute: Cette année, dans les valises, elle n'a
mis que des pantalons neufs, en oubliant que j'allais passer la
moitié de mon temps à bricoler...
J'ai
quarante Euros dans la poche et je pense que ce marchand aurait bien
une guenille a me revendre, pour à peine la moitié de la somme. Je
suis donc la tante jusqu'au fourgon.
Le
marchand est un espagnol qui parle fort. Autour du camion, Il y a déjà trois voisine qui sont surprises de me voir arriver. La tante
Celeste rit discrètement: Il est rare que les hommes fassent des emplettes... Je m'en fous, j'en aurais pour deux minutes...
Les
femmes parlent de chiffons, ou plutôt de draps. C'est vrai qu'il y a
de jolies parures de lit, bien mises en valeur dans leurs belles
boites en carton... Les femmes mettent un temps fou a se décider, et
le marchand, qui a l'habitude, n'en finit pas de vider les malles,
afin de leur présenter une douzaines de modèles différents. Je
pense que cet étalage a plutôt l'air de les perturber encore plus
dans leur choix...
Au
bout d'une dizaine de minutes, l'espagnol voit bien que je
m'impatiente. Je suis presque sur le point de partir, mais il
m'interpelle, tandis que ces dames en sont maintenant a reluquer
quelques tabliers traditionnels...
Je
lui montre mon pantalon.
-”Jean!”,
lui dis-je.
Il
me fait signe de la main et disparaît au fond du fourgon, avant de réapparaître avec un pull de laine a la main, qu'il pose devant moi.
Je
me dis qu'il est stupide, et recommence a lui montrer mon pantalon.
De
nouveau, il repart dans le fourgon puis revient avec un jean
et une ceinture de cuir à boucle.
Le
pantalon a l'air sympa, mais apparemment, il n'est pas à ma taille.
J'explique
au type que je fait du quarante deux et, en faisant mine de l'essayer
a la taille, il se rend compte qu'il est effectivement trop grand.
Les femmes rient de nouveau. Je commence a être agacé: La situation devient
gênante. Deux voisines sont encore arrivées entre temps et toutes
se mettent a causer.
Il réapparaît avec un modèle sur le bras et montre le pull aux dames,
qui poussent des exclamations. Elles me rendent des sourires approbateurs.
J'essaye
rapidement le nouveau jean et regarde l'étiquette. La taille est
bonne, mais pas de prix. J'ai oublié que tout se marchande, içi...
Et je suis mal a l'aise pour négocier. Les gens me regardent, tandis
que le marchand m'annonce quarante Euros. Je trouve le tarif un peu
fort, pour un pantalon!
Je
me rend compte que j'aurais dû venir avec ma femme... Je souris, ou
plutôt, je grimace, tandis que le type me fourre le pull, la ceinture
et le pantalon dans un sac et me répète:
-”Quarante
Euros, amigo!”
Je
vois les deux voisines, qui attendent leur tour et qui regardent la scène, elles aussi.
Je
prend le sac et tend les billets, avec un sourire forcé.
Le
marchand me remercie, puis s'en retourne s'occuper des voisines,
comme si de rien n'était. Je rentre à la maison, frustré.
16
heures, César passe me voir. Je lui raconte la scène du matin et il
se met à rire.
-”Ce
n'est pas la première fois que tu te fais avoir, quand même!”
-”Non,
mais là, c'est un peu fort!”
-”Quarante
Euros pour ça!”Je sors le pantalon du sac.
César s’assoit sur les sacs de ciment.
-”Ces
marchands sont très malins... J'en connais un aussi. J’espère, d’ailleurs, que tu n'aura jamais a faire d'affaires avec lui... Ce ne
sont pas de mauvais bougres, ils profitent juste de nos
faiblesses...”
-”Nos
faiblesses? M'insurge. Mais je lui aurait bien collé mon poing dans
la figure, s'il n'y avait pas eu tout ce monde autour!”
-”Mais
c'est bien par ce qu'il y avait tout ce monde autour, qu'il a pu te
manipuler aussi facilement... Tu n'était pas en position
d'équilibre, face a lui.”
-”Comment
ça?”
-Hé
bien, c'est très simple... Il a profité que tu était un homme, au
milieu d'un groupe de femme et il t'a mis en position d'inconfort,
dans cette situation... Il s'est même servi de leur soutien pour te déstabiliser. De plus, avec la soi-disant différence de langage, il
a réussi a t’entraîner dans une mise en scène déroutante...Enfin,
au moment de payer, il t'a mis devant un fait accompli et tu étais
tellement mal a l'aise que tu as fini par céder en ne pensant qu'a
t'échapper de cette inconfortable situation..”
-Je
me remémore la scène.
-”Vous
avez raison...”
-”Note
qu'il ne t'a pas laissé perdre la face devant les autres en te
vendant un pull et une ceinture en plus... Si tu avais refusé, tu
serais passé pour un radin et un chipoteur...”
Je
souffle.
-”Pfff!
Acheter un pull au mois d’août! N'importe quoi! Je n'ai même pas osé
en parler a ma femme. Elle rigolerait bien, aussi!”
-”Certains
sont très habiles pour vous vendre ou même vous faire croire
n'importe quoi...Ce sont des gens très intelligents, car ils
connaissent nos points faibles et les exploitent au mieux...”
-”On
devrait les mettre en prison!”
César rit.
-”Ce
n'est pas possible, car ils savent aussi comment obtenir le soutient
des autres...”
-”Comment
ça?”
-”Regarde
ton marchand de ce matin...Si tu t'était fâché avec lui, les gens
n'auraient pas compris ton comportement, car ils n'étaient pas du
tout dans ta situation...Et c'est toi qui serait passé pour le
fauteur de troubles, même s'ils se font avoir aussi, tout au long de
l'année... Pour toi, c'est en quelque sorte une situation choquante
et pour eux, une situation normale...”
Je
me rappelle mon beau-père, qui était venu pour la première fois à
Paris, afin d'assister à notre mariage... Nous nous étions arrêtés un moment dans le Parc Monceau et, ayant eu un besoin pressant, il
avait été choqué qu'il faille que l'on paye pour utiliser des pissotières publiques... payer pour uriner! Il n'en revenait pas!
-”N'y
a t'il donc rien a faire, contre ces gens là? Faut t'il être sur
ses gardes, même pour aller acheter un simple pantalon!”
César soupire.
-”Les
gens qui se font le moins avoir dans la vie sont ceux qui on un but
et ceux qui ont l'intelligence d’analyser toute situation par eux
même...C'est tout ce que je peut te dire...”
Je
réfléchis un instant.
-”Vous
avez raison. En arrivant devant ce camion, je me doutait déjà que ce
n'est pas là que je trouverais mon bonheur. J'aurais dû faire
aussitôt demi-tour...”
-”Hé
oui, tu aurais dû suivre ton intuition, c'est toujours elle qui nous
prévient en premier...Et ce pantalon, tu l'a essayé?”
-”Sûrement
pas aujourd'hui!”
César rit, quand deux neveux entrent en courant dans l'écurie.
-”Dis
Tonton, tu nous donne deux Euros pour aller café?”
Je
souffle.
-”Vous
allez acheter quoi, encore, au café?”
-”Des
chips, Tonton... Allez, tu nous donne deux Euros?”
-”Mais
vous ne les mangez même pas! J'en retrouve pleins de paquets entamés
partout içi... Vous allez m’attirer des rats!”
Finalement,
je cède, évidement, et leur glisse chacun une pièce dans la main.
Les gamins repartent en courant dans la rue, tout comme ils sont
venus.
César sourit.
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