12 - La manipulation...

    Il est 10 heures du matin. Je viens de finir de jointoyer les pierres du mur, côté Sud et je me recule pour admirer mon ouvrage. Je suis un peu déçu : Pour l'instant, ça ne ressemble pas a grand chose... Il faut que je laisse sécher. J’espère juste que le soleil qui commence à chauffer dur ne fera pas craquer les joints de ciment...
Evidemment, pendant que je jointoyait chaque pierre de mon écurie, je n'ai pu m'empêcher de repenser à la visite du château, la veille... J'ai cherché les différence entre ma vie, et celle de tous ces gens d'avant...Ils avaient des problèmes et des soucis, comme nous. Pas les mêmes, certe, et j'en arrive a la conclusion que, que l'on vive içi ou ailleurs, maintenant ou avant, ce qui compte, surtout, c'est d'essayer de vivre heureux et ne pas trop se prendre la tête avec des choses superflues et inutiles... C'est peut-être le message que voulait me faire passer César, en insistant sur l'utilité de cette visite...
Pour conforter ma conviction, voilà la tante Celeste qui descend du raccourci, une cruche d'eau à la main, en chantonnant discrètement.
- »Oh ! Trabalhador ! »
Sans rien me demander, elle rince mon auge, toujours affublée d'un sourire joyeux. Cette femme est vraiment infatigable !
- »Ta bem ! »,ajoute t'elle enfin, en regardant mon ouvrage.
- »Obrigado ! »
Un klaxon retentit longuement, de l'autre côté de la maison.
-”Mercador de roupas!”, s'exclame t'elle, en me montrant mon pantalon couvert d'enduit.
C'est vrai que j'aurais besoin d'un nouveau froc, vu que je les esquinte tous, les uns après les autres, au grand désespoir de ma femme... C'est un peu de sa faute: Cette année, dans les valises, elle n'a mis que des pantalons neufs, en oubliant que j'allais passer la moitié de mon temps à bricoler...
J'ai quarante Euros dans la poche et je pense que ce marchand aurait bien une guenille a me revendre, pour à peine la moitié de la somme. Je suis donc la tante jusqu'au fourgon.
Le marchand est un espagnol qui parle fort. Autour du camion, Il y a déjà trois voisine qui sont surprises de me voir arriver. La tante Celeste rit discrètement: Il est rare que les hommes fassent des emplettes... Je m'en fous, j'en aurais pour deux minutes...
Les femmes parlent de chiffons, ou plutôt de draps. C'est vrai qu'il y a de jolies parures de lit, bien mises en valeur dans leurs belles boites en carton... Les femmes mettent un temps fou a se décider, et le marchand, qui a l'habitude, n'en finit pas de vider les malles, afin de leur présenter une douzaines de modèles différents. Je pense que cet étalage a plutôt l'air de les perturber encore plus dans leur choix...
Au bout d'une dizaine de minutes, l'espagnol voit bien que je m'impatiente. Je suis presque sur le point de partir, mais il m'interpelle, tandis que ces dames en sont maintenant a reluquer quelques tabliers traditionnels...
Je lui montre mon pantalon.
-”Jean!”, lui dis-je.
Il me fait signe de la main et disparaît au fond du fourgon, avant de réapparaître avec un pull de laine a la main, qu'il pose devant moi.
Je me dis qu'il est stupide, et recommence a lui montrer mon pantalon.
De nouveau, il repart dans le fourgon puis revient avec un jean et une ceinture de cuir à boucle.
Le pantalon a l'air sympa, mais apparemment, il n'est pas à ma taille.
J'explique au type que je fait du quarante deux et, en faisant mine de l'essayer a la taille, il se rend compte qu'il est effectivement trop grand. Les femmes rient de nouveau. Je commence a être agacé: La situation devient gênante. Deux voisines sont encore arrivées entre temps et toutes se mettent a causer.
Il réapparaît avec un modèle sur le bras et montre le pull aux dames, qui poussent des exclamations. Elles me rendent des sourires approbateurs.
J'essaye rapidement le nouveau jean et regarde l'étiquette. La taille est bonne, mais pas de prix. J'ai oublié que tout se marchande, içi... Et je suis mal a l'aise pour négocier. Les gens me regardent, tandis que le marchand m'annonce quarante Euros. Je trouve le tarif un peu fort, pour un pantalon!
Je me rend compte que j'aurais dû venir avec ma femme... Je souris, ou plutôt, je grimace, tandis que le type me fourre le pull, la ceinture et le pantalon dans un sac et me répète:
-”Quarante Euros, amigo!”
Je vois les deux voisines, qui attendent leur tour et qui regardent la scène, elles aussi.
Je prend le sac et tend les billets, avec un sourire forcé.
Le marchand me remercie, puis s'en retourne s'occuper des voisines, comme si de rien n'était. Je rentre à la maison, frustré.


16 heures, César passe me voir. Je lui raconte la scène du matin et il se met à rire.
-”Ce n'est pas la première fois que tu te fais avoir, quand même!”
-”Non, mais là, c'est un peu fort!”
-”Quarante Euros pour ça!”Je sors le pantalon du sac.
César s’assoit sur les sacs de ciment.
-”Ces marchands sont très malins... J'en connais un aussi. J’espère, d’ailleurs, que tu n'aura jamais a faire d'affaires avec lui... Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils profitent juste de nos faiblesses...”
-”Nos faiblesses? M'insurge. Mais je lui aurait bien collé mon poing dans la figure, s'il n'y avait pas eu tout ce monde autour!”
-”Mais c'est bien par ce qu'il y avait tout ce monde autour, qu'il a pu te manipuler aussi facilement... Tu n'était pas en position d'équilibre, face a lui.”
-”Comment ça?”
-Hé bien, c'est très simple... Il a profité que tu était un homme, au milieu d'un groupe de femme et il t'a mis en position d'inconfort, dans cette situation... Il s'est même servi de leur soutien pour te déstabiliser. De plus, avec la soi-disant différence de langage, il a réussi a t’entraîner dans une mise en scène déroutante...Enfin, au moment de payer, il t'a mis devant un fait accompli et tu étais tellement mal a l'aise que tu as fini par céder en ne pensant qu'a t'échapper de cette inconfortable situation..”
-Je me remémore la scène.
-”Vous avez raison...”
-”Note qu'il ne t'a pas laissé perdre la face devant les autres en te vendant un pull et une ceinture en plus... Si tu avais refusé, tu serais passé pour un radin et un chipoteur...”
Je souffle.
-”Pfff! Acheter un pull au mois d’août! N'importe quoi! Je n'ai même pas osé en parler a ma femme. Elle rigolerait bien, aussi!”
-”Certains sont très habiles pour vous vendre ou même vous faire croire n'importe quoi...Ce sont des gens très intelligents, car ils connaissent nos points faibles et les exploitent au mieux...”
-”On devrait les mettre en prison!”
César rit.
-”Ce n'est pas possible, car ils savent aussi comment obtenir le soutient des autres...”
-”Comment ça?”
-”Regarde ton marchand de ce matin...Si tu t'était fâché avec lui, les gens n'auraient pas compris ton comportement, car ils n'étaient pas du tout dans ta situation...Et c'est toi qui serait passé pour le fauteur de troubles, même s'ils se font avoir aussi, tout au long de l'année... Pour toi, c'est en quelque sorte une situation choquante et pour eux, une situation normale...”
Je me rappelle mon beau-père, qui était venu pour la première fois à Paris, afin d'assister à notre mariage... Nous nous étions arrêtés un moment dans le Parc Monceau et, ayant eu un besoin pressant, il avait été choqué qu'il faille que l'on paye pour utiliser des pissotières publiques... payer pour uriner! Il n'en revenait pas!
-”N'y a t'il donc rien a faire, contre ces gens là? Faut t'il être sur ses gardes, même pour aller acheter un simple pantalon!”
César soupire.
-”Les gens qui se font le moins avoir dans la vie sont ceux qui on un but et ceux qui ont l'intelligence d’analyser toute situation par eux même...C'est tout ce que je peut te dire...”
Je réfléchis un instant.
-”Vous avez raison. En arrivant devant ce camion, je me doutait déjà que ce n'est pas là que je trouverais mon bonheur. J'aurais dû faire aussitôt demi-tour...”
-”Hé oui, tu aurais dû suivre ton intuition, c'est toujours elle qui nous prévient en premier...Et ce pantalon, tu l'a essayé?”
-”Sûrement pas aujourd'hui!”
César rit, quand deux neveux entrent en courant dans l'écurie.
-”Dis Tonton, tu nous donne deux Euros pour aller café?”
Je souffle.
-”Vous allez acheter quoi, encore, au café?”
-”Des chips, Tonton... Allez, tu nous donne deux Euros?”
-”Mais vous ne les mangez même pas! J'en retrouve pleins de paquets entamés partout içi... Vous allez m’attirer des rats!”
Finalement, je cède, évidement, et leur glisse chacun une pièce dans la main. Les gamins repartent en courant dans la rue, tout comme ils sont venus.
César sourit.
















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