5 - Premier jour et je ne vois rien...

     Il est 8 heures du matin et je suis déjà sur le toit a empiler les vieilles tuiles, cinq par cinq... Il fait un peu frais, mais je sais que cela ne va pas durer: Le soleil pointe déjà au dessus des montagnes, faisant fuir la légère brume qui enveloppait le village. Je vois au loin les collines de terre rouge, parsemées de châtaigniers.
    Pedro s'est proposé de venir dans la matinée avec son tracteur muni d'un godet, afin de descendre les paquets de tuiles. J'ai gentiment refusé. Je crois qu'il n'a pas bien compris que je voulais les garder. Je pense même qu'il ne comprendrais pas que je veuille garder ces vieilles tuiles, afin de les reposer sur la nouvelle toiture... Et a la manière dont il manie son engin, j'ai peur qu'il m'en casse plus d'une...
J'ai beau expliquer que je souhaite garder le cachet 'ancien' de cette petite écurie, personne, ici, ne m'écoute, car personne ne comprend pourquoi entreprendre des travaux si c'est pour remettre l'ensemble dans le même état...
Les gens d'ici voient ces vieilles pierres tous les jours et ont plutôt envie de voir du nouveau. Moi, je voudrais garder une partie de ce village dans un état aussi authentique et pittoresque que possible...
Il n'y a pas grand monde dans les rue, a cette heure-ci. Les portugais sont un peu comme les espagnols, ils vivent la nuit. Et depuis l'arrivée des immigrants, le café est bondé tous les soirs...
    Perché sur le toit, je vois cependant une silhouette sombre redescendre tranquillement la rue et je pense reconnaître là mon hôte de la veille. Je continue mon ouvrage, en faisant attention ou je met les pieds; A certains endroits, les voliges centenaires sont complètement pourries et je me demande comment les lourdes tuiles n'ont pas finies par passer au travers de la toiture.
    César s’arrête un instant en me voyant, tout la-haut, perché et me fait un petit signe amical de la main. Je lui fait signe a mon tour, puis décide finalement de descendre. J'ai envie d'un café. Je m'en suis fait une thermos, ce matin, pour de ne pas rentrer dans la maison toutes les cinq minutes, afin ne pas réveiller ma femme, qui dort encore.
Il allait continuer son chemin quand je l'interpelle, discrètement, en brandissant la thermos.
-"Bonjour César! Vous voulez un café?"
Il s'approche tranquillement en secouant la main.
-"Non merci, c'est gentil."
Puis il jette un rapide coup d’œil par le porche de l'écurie.
-"Il y a beaucoup de travail, là..."
Je l'invite a entrer.
-"Oui, en effet! J'ai pas mal de boulot... Mais je ne ferais pas tout cette année. Je vais juste refaire la toiture et puis après, on verra..."
Il acquiesce.
-"Vous n’êtes pas en vacance, alors?"
Je ris un peu.
-"Ben si, quand même... Mais faut bien entretenir tout ça, sinon, çà finit par tomber."
Mon café est encore bien chaud. J'ai faim, mais je ne vais pas retourner dans la maison chercher un bout de cake.J'interroge encore mon hôte.
-"Vous êtes de Paredes, César? Les gens ne vous connaissent pas trop, ici..."
-"J'habite une petite maison prêtée par un ami, au bout du village, en remontant vers les mines..."
-"Ha oui. On va se balader parfois, le soir, par là. C'est vraiment tranquille, comme coin, tout la-haut."
-"Oui, en effet, c'est très calme."
César reste quelques instants silencieux, puis il reprend:
-"C'est gentil de m'avoir invité, hier."
-"De rien, ça m'a fait vraiment plaisir. En fait, je ne sais pas si c'est que vous m'avez rappelé quelqu'un, ou si c'est parce que que vous m'avez semblé une personne intéressante... Ou les deux..."
Je n'arrivais toujours pas définir ce qui m'avait poussé a l'inviter. Je lui demande enfin si il ne serait pas de la famille de ma femme, même éloignée...
-"Non, je ne pense pas, répond t'il avec un petit sourire amusé. Ne cherchez pas, car vous avez raison: Je crois que je suis la personne que vous attendiez a voir, a cette procession. C'est a dire, quelqu’un de simple, un peu authentique... Voire rustique, a la rigueur."
Je souris a mon tour.
-"C'est vrai que cette procession ne ressemble plus a grand chose... Maintenant, elle ressemble plus une animation estivale ou un défilé de mode, plus qu'a un cortège religieux..."
Une question me dévore les lèvres...
-"Je ne vous ai pas vu dans le cortège..."
César sourit de nouveau.
-"En vérité, vous vous demandez si je suis croyant...Et vous, Néo, vous êtes croyant?"
Je hausse les épaules. Je répond d'un air gêné.
-"Je ne sais pas trop."
-"Pour vous dire franchement, je ne suis pas croyant, dit César... Mais chut! C'est encore mal vu, par ici... Vous êtes français, vous pouvez comprendre."
L'image de mon 'portugais authentique' en prends subitement un coup. Il reprend:
-"Je pense que dans la vie, il faut surtout apprendre a ne compter que sur soi-même...
Il est tentant de laisser son destin entre les mains d'une divinité et la laisser maître de nos problèmes existentiels... Mais le fait t'elle vraiment? As t'on besoin d'un guide suprême pour nous nous indiquer la différence entre le Bien et le Mal? 
Si la religion en aide certains, tant mieux pour eux. Cependant, beaucoup cherchent et recherchent la spiritualité dans les temples et dans les livres, alors qu'elle est juste là, a l'intérieur d'eux-même, et ne demande qu'a s’exalter..."
Il voit sûrement que je semble un peu interloqué. Il continue:
-"Comment imaginer vivre dans un monde meilleur dans un quelconque paradis si vous n’êtes déjà pas fichu de vivre correctement votre vie ici bas? Faut t'il vous prendre par la main, éternellement?
Imaginez un paradis ou vous pourriez gravir des montagnes sans craindre la chute, vous promener dans les prés sans craindre la morsure du serpent, créer ce que vous voulez sans craindre l'échec, dire ce que vous pensez sans craindre le conflit, aimer qui vous voulez, quand vous voulez... Et tout cela, éternellement...
Le tableau est trop beau et irréaliste, non?"
Il s’interrompt quelques secondes puis reprend:
-"Ne pensez vous pas que c'est justement la recherche au bonheur ici bas qui représente notre plus beau défi et notre raison de vivre?"
Je ne sais que dire. Je reste pensif et je me demande bêtement ce que je ferais de mon chantier, si j'étais au paradis. Se construirais t'il tout seul? Je n’aurais aucune peine a pousser les brouettes de sable...Peut être que je ne ferais rien du tout, puisque je pourrais habiter ou je veux...Oui mais alors, je ne ferais rien...
Je regarde les murs de pierre et une question me vient a l'esprit:
-"Oui, mais alors, toutes ces cathédrales, toutes ces églises et même, tous ces temples? Ils ont étés construits pour rien?"
-"Regardez les pyramides d’Égypte. Si vous étiez devant, de nos jours, penseriez-vous a la réel existence du dieu Ra ? A l'époque de leur constructions, vous auriez été convaincu de l’influence d'un être suprême...
Si vous n'aviez pas le choix, pour un bol de soupe, vous seriez prêt a faire n'importe quoi: Construire une cathédrale, un temple, une forteresse, vous enrôler dans l'armée...Tout cela, pour asseoir et confirmer l'utilité irremplaçable de Seigneurs et Prélats... Et entretenir perpétuellement un système pernicieux de dominants et dominés...Et bien sûr, a croire en un dieu qui vous libérera, un jour, de toutes ces injustices..."
-"Whaaa! Vous êtes un peu révolutionnaire!" Dis-je.
César se met a rire.
-"Non. Heureusement, il y a très longtemps que j'ai fait la part de tout ça... Et puis, si j'étais révolutionnaire, je tenterais de vous entraîner dans mon combat..."
Il continue:
-"Je pense que les religions tentent d'indiquer au gens une certaine approche du Bien et du Mal... Et ces gens doivent donc être récompensés ou punis a leur mort selon qu'ils ont suivi ou non le mode d'emploi..." 
J'éclate de rire, puis me ressaisis.Une question me turlupine:
"Vous êtes berger, d’après ce qu'on m'a dis..."
-"Oui... Enfin... En ce moment, je m'occupe de quelques bêtes que possède un ami... Cet ami m'a d’ailleurs prêté sa maison. Ce qui m'arrange, car j'aime bien marcher...
J'aime ce contact privilégié avec la nature, j'y puise beaucoup de force..."
-"Ah? Ce n'est pas votre activité principale?"
-"Non. Je suis plutôt conseiller dans une administration...Mais si vous voulez, nous en reparlerons demain, car il faut justement que j'aille chercher ces bestioles..." Dit t'il, avec un clin d’œil.
-"Entendu, a demain!" Répondis-je.
Je le vois s'éloigner tranquillement et je reste dubitatif au sujet de cette conversation. Quel drôle de personnage, finalement, ce César. Je me verse une nouvelle tasse de café et regarde tout la haut le ciel bleu qui passe au travers des solives. S'il y a un paradis, là-haut et que tout le monde s'entend bien, c'est que tout le monde pense la même chose...
En attendant, j'ai un peu faim. Il faut que je reprenne des forces.Tant pis: Au risque de réveiller ma femme, je vais retourner a la maison chercher un bout de cake.










Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bonjour! S'il vous plait, allez sur la page 'Commentaires' réservée, ce sera plus pratique pour tout le monde. Merci a tous!