Il est 8
heures du matin et je suis déjà sur le toit a empiler les vieilles
tuiles, cinq par cinq... Il fait un peu frais, mais je sais que cela
ne va pas durer: Le soleil pointe déjà au dessus des montagnes,
faisant fuir la légère brume qui enveloppait le village. Je vois au
loin les collines de terre rouge, parsemées de châtaigniers.
Pedro
s'est proposé de venir dans la matinée avec son tracteur muni d'un
godet, afin de descendre les paquets de tuiles. J'ai gentiment
refusé. Je crois qu'il n'a pas bien compris que je voulais les
garder. Je pense même qu'il ne comprendrais pas que je veuille
garder ces vieilles tuiles, afin de les reposer sur la nouvelle
toiture... Et a la manière dont il manie son engin, j'ai peur qu'il
m'en casse plus d'une...
J'ai
beau expliquer que je souhaite garder le cachet 'ancien' de cette
petite écurie, personne, ici, ne m'écoute, car personne ne comprend
pourquoi entreprendre des travaux si c'est pour remettre l'ensemble
dans le même état...
Les gens d'ici voient ces vieilles pierres
tous les jours et ont plutôt envie de voir du nouveau. Moi, je
voudrais garder une partie de ce village dans un état aussi
authentique et pittoresque que possible...
Il n'y a
pas grand monde dans les rue, a cette heure-ci. Les portugais sont un
peu comme les espagnols, ils vivent la nuit. Et depuis l'arrivée des
immigrants, le café est bondé tous les soirs...
Perché
sur le toit, je vois cependant une silhouette sombre redescendre tranquillement la rue et je pense reconnaître là
mon hôte de la veille. Je continue mon ouvrage, en faisant attention
ou je met les pieds; A certains endroits, les voliges centenaires
sont complètement pourries et je me demande comment les lourdes
tuiles n'ont pas finies par passer au travers de la toiture.
César s’arrête un instant en me voyant, tout la-haut, perché et me fait
un petit signe amical de la main. Je lui fait signe a mon tour, puis décide finalement de descendre. J'ai envie d'un café. Je m'en suis fait une thermos,
ce matin, pour de ne pas rentrer dans la maison toutes les cinq
minutes, afin ne pas réveiller ma femme, qui dort encore.
Il
allait continuer son chemin quand je l'interpelle, discrètement, en
brandissant la thermos.
-"Bonjour
César! Vous voulez un café?"
Il
s'approche tranquillement en secouant la main.
-"Non
merci, c'est gentil."
Puis il
jette un rapide coup d’œil par le porche de l'écurie.
-"Il
y a beaucoup de travail, là..."
Je
l'invite a entrer.
-"Oui,
en effet! J'ai pas mal de boulot... Mais je ne ferais pas tout cette
année. Je vais juste refaire la toiture et puis après, on
verra..."
Il
acquiesce.
-"Vous
n’êtes pas en vacance, alors?"
Je ris
un peu.
-"Ben
si, quand même... Mais faut bien entretenir tout ça, sinon, çà
finit par tomber."
Mon café
est encore bien chaud. J'ai faim, mais je ne vais pas retourner dans
la maison chercher un bout de cake.J'interroge encore mon hôte.
-"Vous
êtes de Paredes, César? Les gens ne vous connaissent pas trop,
ici..."
-"J'habite
une petite maison prêtée par un ami, au bout du village, en
remontant vers les mines..."
-"Ha
oui. On va se balader parfois, le soir, par là. C'est vraiment
tranquille, comme coin, tout la-haut."
-"Oui,
en effet, c'est très calme."
César reste quelques instants silencieux, puis il reprend:
-"C'est
gentil de m'avoir invité, hier."
-"De
rien, ça m'a fait vraiment plaisir. En fait, je ne sais pas si c'est
que vous m'avez rappelé quelqu'un, ou si c'est parce que que vous
m'avez semblé une personne intéressante... Ou les deux..."
Je
n'arrivais toujours pas définir ce qui m'avait poussé a l'inviter.
Je lui demande enfin si il ne serait pas de la famille de ma femme,
même éloignée...
-"Non,
je ne pense pas, répond t'il avec un petit sourire amusé. Ne cherchez pas, car vous avez raison: Je crois
que je suis la personne que vous attendiez a voir, a cette
procession. C'est a dire, quelqu’un de simple, un peu
authentique... Voire rustique, a la rigueur."
Je
souris a mon tour.
-"C'est
vrai que cette procession ne ressemble plus a grand chose...
Maintenant, elle ressemble plus une animation estivale ou un défilé de mode, plus qu'a un
cortège religieux..."
Une
question me dévore les lèvres...
-"Je ne
vous ai pas vu dans le cortège..."
César sourit de nouveau.
-"En vérité, vous vous demandez si je suis croyant...Et vous, Néo, vous êtes croyant?"
Je hausse les épaules. Je répond d'un air gêné.
-"Je ne sais pas trop."
-"Pour
vous dire franchement, je ne suis pas croyant, dit César... Mais chut! C'est
encore mal vu, par ici... Vous êtes français, vous pouvez
comprendre."
L'image
de mon 'portugais authentique' en prends subitement un coup. Il reprend:
-"Je pense que dans la vie, il faut surtout apprendre a ne compter que sur soi-même...
Il est tentant de laisser son destin entre les mains d'une divinité et la laisser maître de nos problèmes existentiels... Mais le fait t'elle vraiment? As t'on besoin d'un guide suprême pour nous nous indiquer la différence entre le Bien et le Mal?
Il est tentant de laisser son destin entre les mains d'une divinité et la laisser maître de nos problèmes existentiels... Mais le fait t'elle vraiment? As t'on besoin d'un guide suprême pour nous nous indiquer la différence entre le Bien et le Mal?
Si
la religion en aide certains, tant mieux pour eux. Cependant, beaucoup cherchent et recherchent la spiritualité dans les temples et dans les livres, alors qu'elle est juste là, a l'intérieur d'eux-même, et ne demande qu'a s’exalter..."
Il voit
sûrement que je semble un peu interloqué. Il continue:
-"Comment
imaginer vivre dans un monde meilleur dans un quelconque paradis si
vous n’êtes déjà pas fichu de vivre correctement votre vie ici bas? Faut t'il vous prendre par la main, éternellement?
Imaginez un paradis ou vous pourriez gravir des montagnes sans
craindre la chute, vous promener dans les prés sans craindre la
morsure du serpent, créer ce que vous voulez sans craindre l'échec,
dire ce que vous pensez sans craindre le conflit, aimer qui vous
voulez, quand vous voulez... Et tout cela, éternellement...
Le tableau est trop beau et irréaliste, non?"
Il s’interrompt quelques secondes puis reprend:
-"Ne pensez vous pas que c'est justement la recherche au bonheur ici bas qui représente notre plus beau défi et notre raison de vivre?"
Je ne sais que dire. Je reste
pensif et je me demande bêtement ce que je ferais de mon chantier, si j'étais
au paradis. Se construirais t'il tout seul? Je n’aurais aucune peine a pousser les brouettes de sable...Peut être que je ne ferais rien du tout, puisque je pourrais habiter ou je veux...Oui mais alors, je ne ferais rien...
Je regarde les murs de
pierre et une question me vient a l'esprit:
-"Oui,
mais alors, toutes ces cathédrales, toutes ces églises et même, tous ces temples? Ils ont
étés construits pour rien?"
-"Regardez les pyramides d’Égypte. Si vous étiez devant, de nos jours, penseriez-vous a la réel existence du dieu Ra ? A l'époque de leur constructions, vous auriez été convaincu de l’influence d'un être suprême...
Si
vous n'aviez pas le choix, pour un bol de soupe, vous seriez prêt a
faire n'importe quoi: Construire une cathédrale, un temple, une
forteresse, vous enrôler dans l'armée...Tout cela, pour asseoir et
confirmer l'utilité irremplaçable de Seigneurs et Prélats... Et
entretenir perpétuellement un système pernicieux de dominants et
dominés...Et bien sûr, a croire en un dieu qui vous libérera, un jour, de toutes ces injustices..."
-"Whaaa!
Vous êtes un peu révolutionnaire!" Dis-je.
César se met a rire.
-"Non.
Heureusement, il y a très longtemps que j'ai fait la part de tout
ça... Et puis, si j'étais révolutionnaire, je tenterais de vous
entraîner dans mon combat..."
Il continue:
-"Je pense que les religions tentent d'indiquer au gens une certaine approche du Bien et du Mal... Et ces gens doivent donc être récompensés ou punis a leur mort selon qu'ils ont suivi ou non le mode d'emploi..."
Il continue:
-"Je pense que les religions tentent d'indiquer au gens une certaine approche du Bien et du Mal... Et ces gens doivent donc être récompensés ou punis a leur mort selon qu'ils ont suivi ou non le mode d'emploi..."
J'éclate de rire, puis me ressaisis.Une
question me turlupine:
"Vous
êtes berger, d’après ce qu'on m'a dis..."
-"Oui...
Enfin... En ce moment, je m'occupe de quelques bêtes que possède un
ami... Cet ami m'a d’ailleurs prêté sa maison. Ce qui m'arrange,
car j'aime bien marcher...
J'aime ce contact privilégié avec la nature, j'y puise beaucoup de force..."
J'aime ce contact privilégié avec la nature, j'y puise beaucoup de force..."
-"Ah?
Ce n'est pas votre activité principale?"
-"Non. Je suis plutôt conseiller dans une administration...Mais si vous voulez, nous en reparlerons demain, car il faut
justement que j'aille chercher ces bestioles..." Dit t'il,
avec un clin d’œil.
-"Entendu, a demain!" Répondis-je.
Je le
vois s'éloigner tranquillement et je reste dubitatif au sujet de
cette conversation. Quel drôle de personnage, finalement, ce César.
Je me verse une nouvelle tasse de café et regarde tout la haut le
ciel bleu qui passe au travers des solives. S'il y a un paradis,
là-haut et que tout le monde s'entend bien, c'est que tout le monde
pense la même chose...
En
attendant, j'ai un peu faim. Il faut que je reprenne des forces.Tant pis: Au risque de réveiller ma
femme, je vais retourner a la maison chercher un bout de cake.
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