Hier
soir, nous avons dîné chez un cousin de ma femme. Comme nous, il
retape une ancienne maison, en bas du village. Ses travaux vont
beaucoup plus vite, car il redescend plusieurs fois dans l'année au
pays. Il lui arrive même de ne venir que pour un week-end et je me
demande comment il fait pour parcourir les 3800 kilomètres
aller-retour, qui nous séparent de Paris, en si peu de temps. Moi,
je ne tiens pas six cent kilomètres sans m’arrêter pour dormir...
Pendant l'hiver, il opère un petit trafic de châtaignes et d'huile
d'olive pour des clients restés en France, ce qui lui permet
d'amortir financièrement ses voyages...
Je suis
un peu frustré quand il me fait visiter sa maison, mais je me dis
qu'on n'a pas la même vie...
J'ai du
abuser de la goutte, après le café, car ce matin, j'ai un peu mal a
la tête quand je monte sur mon toit. Et peut-être que j'ai mal
dormi aussi, avec cette histoire de religion et de paradis que m'a
raconté César, la veille. Ma femme est très croyante et je n'ai
pas osé discuter de ce sujet avec elle... Je me rends compte que je
ne suis pas très motivé et que je trouve n'importe quel prétexte
pour traîner un peu.
Du haut
de ma charpente dénudée de ses tuiles, c'est quand même avec une
petite impatience que j’attends mon visiteur, ce matin. Pour
l'instant, je ne vois qu'un gros chien de berger qui traverse la rue
principale de part en part, en reniflant a chaque portes. C'est un
molosse énorme et très haut sur pattes, portant un collier a clous,
afin de parer a toute attaque de loups. Comme la veille, la petite
brume recouvrant le village annonce une journée torride et je vois
enfin mon hôte apparaître. On se salut de loin. En trente secondes,
je suis en bas et me sert un café.
J'en
propose un à César, qui refuse poliment, comme à la veille. Le gros
chien fait rapidement le tour de l'écurie en reniflant dans chaque
coin.
-"Il
s'appelle comment?"
César hausse les épaules.
-"Je
ne sais pas. Je ne sais même pas si il a un nom. Ils sont trois
chiens a garder le troupeau. Celui-ci est venu jusqu'à la maison, ce
matin..."
-"Peut-être
qu'il y a un problème, il est venu vous avertir... Apparemment, il y a pas mal de cas de vol de bêtes, cette année..."
-"Non,
il serait beaucoup plus agité... Je pense plutôt qu'ils ont faim et
comme celui-ci doit être le chef, il est venu me le signifier
jusque devant la maison."
Je ris
et donne un bout de cake a la bête.
César rit a son tour.
-"Ne
l'habituez pas, sinon, ce sera devant chez vous qu'il se trouvera,
demain matin!"
Je
regarde mon mur de façade, que le soleil inonde déjà. Je n'ai
toujours pas plus de courage et je sens que le soleil va me faire la
fête, la-haut sur mon toit...
-"Qu'est
ce que vous en pensez, César? Je laisserais les pierres apparentes
tel-quel ou je les jointoierais avec un petit ciment?"
Sans
aucunement regarder le mur, il rappelle le molosse qui renifle déjà
la boite de gâteaux en sifflant un petit coup, puis change de
conversation...
-"A
votre avis, quelle est la différence entre l'homme de l'animal?"
Je suis
hésitant; il me prend de court avec ses pirouettes.
-"Je
ne sais pas... L’intelligence, peut-être..."
César secoue la tête.
-"Il
y a des animaux très intelligents... Et des êtres totalement stupides."
Je
réfléchis encore.
-"La
parole, comme disait ma grand-mère. Elle avait un épagneul et deux
chats..."
César secoue la tête de nouveau.
Je joue
le jeu et essaie de trouver une différence...
Les
animaux ont de l'instinct... De l'amour, parfois, quand on pense a
certains couples d'oiseaux qui ne se séparent jamais... Ils prennent
des initiatives... Je pense aux chiens-sauveteurs...
-"Ce
qui manque aux animaux... C'est l'imagination", m’annonce
finalement César.
Je reste
perplexe.
-"Oui,
l'imagination! Continue t'il. Sans imagination, rien de ce qu'a
construit l'homme n'existerait: Ces maisons, ces rue, ces villages,
ces routes et tous les objets qui nous entourent n’existeraient
pas, si personne ne les avait au moins, imaginé.
Si tu as entrepris la
restauration de cette écurie, c'est que tu l'a déjà imaginé
finie, n'est ce pas?"
Je suis
bien d'accord avec les propos de César, mais cela ne m'avance pas...
-"Et
alors?"Dis-je timidement.
-"Et
alors, tu te demande de quelle manière tu va finir ton mur, en ne te
proposant que deux possibilités... Le choix est limité, n'est ce
pas? Et cela n'est pas bon pour ta motivation a poursuivre tes
travaux..."
Je
répond bêtement:
-"Ben...
Je n'en vois pas d'autres."
César caresse le chien.
-"Voila
bien le problème! Voici ce que tu va faire: Quand tu aura le temps
dans la journée, ou ce soir, tu va réfléchir a une multitude de
façades différentes pour ton écurie. Mais tu va utiliser ton
imagination et non pas ton sens pratique. Cela veut bien dire que tu
pensera, par exemple, a la recouvrir, pourquoi pas, de papier
journal, ou bien de chocolat fondu... »
Je me
met a rire, mais César poursuit.
-"Il
est important que tu explore des dizaines, voire des centaines de
possibilités, même les plus farfelues, avant de te concentrer sur
celle qui te conviendra. La solution te viendra a l'esprit, tout
naturellement."
-"Oui,
dis-je. C'est un peu comme parcourir cinquante milles routes pour
trouver la bonne... Mais ce n'est pas un peu tordu comme processus?"
-"Parfaitement tordu, je te l'accorde! Répond César. Sauf que là, tu n'a aucun effort a faire..."
Il
reprend:
-"Comment crois-tu qu'ont été faites les grandes découvertes?
Sûrement pas par le seul fait d’expériences et d'accidents
bienheureux, car il faut déjà imaginer une certaine démarche pour
aboutir à un certain résultat... C'est d'ailleurs ce qui pousse a
faire l'expérience, si longue et semée d'échecs soit t'elle... Si
Galilée n'avait jamais imaginé la Terre comme une sphère, bien que
ne l'ayant jamais vu, il n'aurait jamais osé affirmer sa théorie...
En
ce qui concerne ta motivation a continuer et finir ton ouvrage, ne
cesse de l'imaginer comme si il était fini. Imagine toi le faisant
visiter a tes amis, a ta famille, ou bien, en imaginant organiser des fêtes dedans... Ce
n'est pas fatiguant du tout et c'est le meilleur moyen d'augmenter ta
motivation. En fait, dans la durée, c'est un des seul moyen de
décupler ta motivation, si elle devient défaillante.
Si
tu imagine cinquante variantes de finition de ton ouvrage, il ne va
t'en rester qu'une seule, a la fin. C'est celle qui te semblera la
plus économe en travail pour un résultat optimum... Et c'est très
motivant."
Je
comprend sa démarche même si elle semble quelque peu tordue.
-"Il
y a donc d'autres moyens?"
-"Oui,
il y a d'autres moyens, comme celui d’être accompagné de gens qui
te motivent, des gens positifs, donc, des gais-lurons qui arrivent le
matin au travail en sifflant... Aussi, des gens de métier, qui sauront t'éclairer... Mais ça, c'est difficile a
trouver..."
Je pense immédiatement à Salvador; il est patron d'une entreprise de maçonnerie et serait ravi et fier de me conseiller.
-"Une
autre méthode est aussi d'écrire la veille ce que tu va faire le
lendemain, te créer un 'emploie du temps', en quelque sorte..."
Là, César me rappelle un chef qui, en effet, planifie tout ce qu'il va entreprendre, le
lendemain...
-"Pas
un emploi du temps en t'imposant des horaires, continue César, mais
plutôt les taches que tu t'engage à accomplir dans la journée."
Je reste
septique.
-"Oui,
mais il y a toujours des contretemps, des imprévus..."
-"C'est
justement pour ça qu'il ne faut pas mettre d'horaires... Tu met
juste ce que tu compte entreprendre dans la journée... En
l'écrivant, tu intime ton esprit a exécuter ce que tu as écrit et
tu verra que le lendemain, ton esprit ne serra pas 'tranquille' tant
que tu n'aura pas exécuté ta tâche et surtout, il ne se laissera
pas distraire par diverses autres choses...
Par contre, une fois ta
tâche accomplie, tu ressentira comme un sentiment d'exaltation du
travail accompli, qui te motivera a persévérer..."
Je ris
nerveusement, tellement ce que m'apprends César est évident.. Moi
qui ai toujours eu l'habitude de travailler 'au jour, le jour'...
Il
continue:
-"En
fait, c'est un peu la procédure inverse des choses à faire que l'on
met toujours au lendemain et qui, tant qu'elles ne sont pas
accomplies, vous pourrissent un peu l'esprit dix a cinquante fois par
jour..."
Je ne
sais pas pourquoi, mais je me sens gravement concerné. Je tente
d'argumenter.
-"Ça
doit être ennuyeux de régenter sa vie professionnelle comme ça...
Ça ne laisse pas beaucoup de place pour les loisirs..."
-"Au contraire: Si tu as accomplis ce que tu avais prévu de faire dans ta
journée, alors, tu n’aura absolument aucun remords a prendre un peu de
loisirs, n'est ce pas?"
César me tue d'évidence.
-"Oui,
mais il ne faut pas que je charge trop mon planning, alors..."
-"C'est
bien là l'art de détailler toutes les étapes qui te mèneront a
l'accomplissement de ta tâche. Et l’imagination, encore une fois,
entre en jeu, car en écrivant ce que tu va faire, tu va t'imaginer
en train de le faire, jusqu'à son aboutissement..."
-"Vous
avez l 'air d'accorder beaucoup de place a l'imagination, je
trouve..."
-"En
effet. Cette chose devient assez abstraite pour beaucoup de gens... Pourtant, elle nous modèle de tout petit, puis disparaît souvent à l'adolescence, quand la plupart des personnes entrent dans la
vie active. Elle s'efface, devant toutes les contraintes et les frustrations, alors
que c'est la clé de notre existence et notre salut...
Le monde dans lequel nous vivons ne nous offre souvent que du rêve, parfois chèrement payé, alors que nous possédons, chacun et en nous, notre part d'imagination et ses milliards de combinaisons...
Pense aux personnes qui ont réussi dans la politique, la recherche, la musique, le cinéma... Plus que la volonté, leur point commun est d'avoir cultivé une grande imagination... Pense aux choses qu'ils ont accompli et aux difficultés qu'ils ont dû affronter, pour arriver a leur fins."
-"Oui, je pensais que c'était la volonté qui menait les grands hommes..."
-"La volonté découle de l'imagination. Elle n'en est que la continuité logique, son prolongement. Sans imagination, point de volonté pour accomplir quoi que ce soit."
Je souffle; on part vraiment dans des sujets étranges, avec César. Je crois qu'il va falloir que je m'y habitue...
Le chien se met soudainement a japper, la tête haute.César se relève.
-"Là, je pense que c'est un signe. Je vais y aller..."
Pense aux personnes qui ont réussi dans la politique, la recherche, la musique, le cinéma... Plus que la volonté, leur point commun est d'avoir cultivé une grande imagination... Pense aux choses qu'ils ont accompli et aux difficultés qu'ils ont dû affronter, pour arriver a leur fins."
-"Oui, je pensais que c'était la volonté qui menait les grands hommes..."
-"La volonté découle de l'imagination. Elle n'en est que la continuité logique, son prolongement. Sans imagination, point de volonté pour accomplir quoi que ce soit."
Je souffle; on part vraiment dans des sujets étranges, avec César. Je crois qu'il va falloir que je m'y habitue...
Le chien se met soudainement a japper, la tête haute.César se relève.
-"Là, je pense que c'est un signe. Je vais y aller..."
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