15 - Chips!

    Aujourd'hui, je me sent 'drôle'...
Quelque chose se passe en moi ou peut-être, va se passer... En tout cas, je ne suis pas dans mon état de d'habitude :
Déjà ce matin, je tournais en rond, sans savoir ce que je voulais. Ça m'arrive, parfois, et sûrement comme tout le monde, mais aujourd'hui, cette sensation arrive  un niveau jamais égalé.
Je suis allé au café, vers midi, boire un petit apéro avec les beau-frères, voir si cette étrange sensation passerait. Cela ressemblait à un sentiment de liberté, de légèreté, de détachement, presque, mêlé  de culpabilité, comme s'il n'était pas normal que je me sente heureux, comme s'il n'était pas normal que je n'ai pas de soucis...
Oui, c'est un peu ça : Quand tout va bien, je me gâche le plaisir de ces moments de bonheur furtif en pensant que cela ne va pas durer... Je pense que ce n'est pas grave, si les vacances sont bientôt finies ; Que ce n'est pas grave non plus, si je n'ai pas terminé les travaux que j'ai entrepris; Que ce n'est pas grave encore, si je recommence une année de labeur, jusqu'aux prochaines vacances...
Puis cet après-midi, je tombe dans le côté obscur de mon humeur.. Je retombe dans la réalité de mes soucis, de mes petits tracas, et je m'y complaît, presque! Je ne colorie pas tout en noir, mais je me dis que c'est là ma réalité, que je le veuille ou non. Bientôt, Il faudra bien rentrer en France et reprendre le boulot et poursuivre l’inéducable train-train banal de ma petite vie...
Je pense aux gens d’ici, qui vivent dans ces petits villages toute l'année... Ils semblent vivre une vie paisible et nonchalante, bercée par les saisons...Nous ne nous imaginons même plus qu'ici, l'hiver est rude, et que la plupart des maison n'ont que la pièce principale de chauffée... Peut-être qu'ils nous envient un peu, nous, les immigrants, avec nos belles voitures et nos belle villas avec piscine, sans penser que le reste de l'année, c'est embouteillages et métro, afin de payer le 'quatre pièces avec cuisine' de banlieue...
Enfin, je crois que chacun fait semblant d'être heureux, tout comme on fait semblant de s'intéresser à une conversation ennuyeuse, quand on écoute notre interlocuteur, juste pour ne pas le vexer,ou pour tenter de trouver dans ses paroles quelque chose d'intéressant...
    Je suis monté en haut du village, avec la voiture, afin de capter la radio française et prendre un peu de nouvelles du pays... Sur les grandes ondes, j'écoute les infos et les publicités et je me dis que eux aussi, nous mentent à longueur d'année, en nous construisant une certaine image de la vie et du bonheur...
Il est environ 15 heures, et Senior Amadeo, le mari de la tante Celeste, passe près de la voiture, un piochon sur l'épaule. Comme sa femme, il sourit tout le temps, mais là, il se demande ce que je fais, garé au sommet de la colline, en plein cagna. Il s'arrête et pense que je suis en panne. Je lui fait signe que non et il me propose de boire à l'outre. Bien que boire dans cette gourde en peau de chèvre me répugne, j'accepte avec politesse et c'est avec surprise que je déguste une eau fraîche et sans odeur... Vu la chaleur de l’après-midi, je m'imaginait le breuvage chaud comme de la pisse. Il n'en est rien. Je lui demande d’où il vient comme çà. Il me répond qu'il possède une petite vigne, quelque part, entre les carrés de châtaigniers. Je suis surpris ; Je n'ai jamais vu un pied de vigne dans le coin. Il me sort alors une belle grappe de sa musette et m'affirme qu'a la mi-septembre, son raisin sera à point.
Je ris a mon tour, car il mime, avec plusieurs clins d’œil, la transformation de ce petit cépage en vin et la petite cuite qui peut s'en suivre, si on en abuse...
Je pense enfin que des gens vivent heureux, en se contentant de peu. Comme nous, ces gens ont sûrement leurs soucis, mais ils ont aussi ce petit quelque chose en plus, qui leur fait garder le sourire... Faut t'il donc avoir peu de choses, pour être heureux?
Il faut que j'arrête de me plaindre et surtout, que j’apprenne à profiter de l'instant présent... Je propose à Senior Amadeo de le redescendre au village. Il refuse gentiment, car il a encore un jardin a aller biner. Je le laisse donc sur le chemin poussiéreux, au milieu des châtaigniers.

Il est 17 heures, et César est surpris de me voir émerger des bancs de pierre chaud du coreto.
- "Je profite du beau temps !", lui dis-je.
- "C'est bien, mais tu va attraper un coup de soleil... Aprés tout, tu es en vacances! "
J'arbore un sourire pincé. Nous nous installons sous l'ombre du figuier.
Une question me brûle les lèvres, et j'hésite, bien qu'elle soit toute simple et je me rend compte qu'elle paraît très personnelle... Finalement, je me lance :
- "César, êtes-vous heureux ?"
Lui aussi, semble hésiter quelques secondes...Bien entendu, je m'attend à une pirouette de sa part.
- "Oui, je suis quelqu'un d'heureux, répond t'il, souriant. Et toi?"
- "Ho, moi, ça dépend des jours... "
Il se met a rire.
- "Tu connais la différence entre la joie, le plaisir et le bonheur ? ", me demande t'il.
Je secoue la tête.
- "Si tu t’achète une belle voiture, tu te fera plaisir... Ta joie sera d'emmener des amis faire une balade avec...Mais le bonheur, c'est autre chose, car le bonheur doit durer beaucoup plus longtemps, même quand ta voiture aura rouillé...
Etre heureux, c'est apprendre à profiter de chaque jour qui passe."
-"Je veux bien, mais ils faudrait que nos problèmes disparaissent aussi..."
-"En effet, il faut apprendre aussi à 'lâcher prise', comme on dit."
-"Lâcher prise?"
-"Oui, c'est très simple et en même temps, un peu compliqué...Imagine-toi acheter un journal et rentrer dans un café. Dans ce journal, tu va lire plein d'articles sur divers événements. Ces événements vont influencer ton jugement sur des faits et vont te provoquer certaines émotions, pareillement si tu rentre dans un café dans lequel des gens sont en train de se plaindre de tel ou tel événements ou de tel ou tel personnes. Ces gens vont imperceptiblement renforcer tes mauvais sentiments..."
-"Oui, je vois bien..."
-"A un moment, tu va plier le journal et sortir du café... Mais tu gardera en tête tout ce que tu as vu et entendu et surtout, tu gardera toute la journée un sentiment de frustration et peut être même de révolte..."
César se tait quelques secondes, puis reprend:
-"Finalement, tu te rend compte que tu ne peut agir contre ces événements, qui souvent, te dépassent..."
-"Oui, je vois parfois des choses vraiment hallucinantes..."
-"Hé bien, lâcher prise peut vouloir dire que tu peut mettre ton mouchoir sur ces événements, car tu n'a pas, au premier abord, les moyens d'agir sur eux..."
Je réfléchis une minute.
-"C'est un peu égoïste, comme comportement, non?"
-"C'est peut-être égoïste, mais c'est beaucoup moins stupide que d'écouter des gens se plaindre toute la journée et te pourrir la tienne, par la même occasion, sans trouver de solutions... "
-"Oui, c'est un point de vue..."
-"En un mot, fuis les gens négatifs. Tu les reconnaîtra facilement: Ils parlent toujours de la même chose..."
César se tait quelques instants, puis reprend:
-"Lâcher prise veut bien dire aussi de laisser le destin agir, quand on ne peut rien faire... Et crois moi, si tu es souvent animé de bon sentiments, si tu prend la vie avec philosophie, si tu sais ce que c'est que d'être vraiment malheureux, alors, peu de choses de mal ne peuvent t'arriver..."
-"Oui, c'est un peu comme s'en remettre a sa bonne étoile..", dis-je, sans réfléchir.
On se met a rire. Notre conversation est coupée par des neveux qui arrivent en courant et en chahutant. Ils semblent surpris de nous voir assis là, à l'ombre, dans le coreto.
- "Ho Tonton ! Vous nous avez pris notre base sécrète !"
J'attrape un gamin par le bras et le chatouille.
- "On était là avant vous !"
Ces garnements ont les poches de pantalon gonflées de paquets de chips et je m'amuse a leur donner de petites fessées.
-"Ha c'est donc par là que passent tout mes sous !"
Puis les gamins s'enfuient, aussi vite qu'ils sont arrivés. ils n'ont pas pensés à me raquetter de deux ou trois Euros, aujourd'hui...
Je me rassoit, tandis que César se penche pour ramasser quelques décalcomanies tombées.
-"Ne vous inquiétez pas, ils en ont encore plein les poches...", dis je, en me rapprochant.
Mais César semble vivement intéressé par ces petits autocollants. Il en tourne et retourne quelques exemplaires.
-"Ho ! Ça alors !",s'exclame t'il.
Je suis surpris et amusé.
-"Faites voir..."
César semble ne pas m'entendre et recherche même quelques images tombées au pied du figuier. A chaque fois qu'il en retrouve une, il pousse un cris d'exclamation.
Je commence a rire. Je l'imagine en train d'échanger les images avec les gamins.
Il s'approche de moi, m'en présente une et me demande gravement:
-"Qu'est ce que ceci ?"
Je jete un œil sur la carte.
-"C'est Dark Vador."
Il m'en présente une autre.
-"La, c'est la Princesse Leia..."
Enfin, une dernière.
-"La, c'est Obi-Wan Kenobi.. Il vous ressemble un peu, d'ailleurs."
Il se rassoit sur le banc, comme effondré.
-"Comment est-ce possible..."
-"Vous ne connaissez pas Star Wars ?", lui dis-je.
-"Star Wars ! S'exclame t'il. La guerre des étoiles... Comme c'est drôle !"
Il semble pourtant ne pas avoir envie de rire du tout.
Il passe et repasse les décalcomanies entre ses doigts, jusqu'à s'arrêter sur l'image du Faucon Millénium.
-"C'est banderas qui va être surpris!", dit t'il.
J'ai du mal a cerner les pensées de César.
-"Vous avez un problème?"
César me montre le paquet de cartes.
-"Qui est donc l'instigateur de cette affaire?", me demande t'il, énervé.
-"Je ne comprend pas...", lui dis-je.
-"Moi non plus, je ne comprend pas ce qui se passe ici!"
Il se lève et tourne en rond, dans le coreto, autour du figuier, puis se rassoit soudainement près de moi.
-"Il faut que tu me raconte toute l'histoire de ces cartes!", me dis t'il, sur le ton le plus sérieux.
Je souffle. Lui raconter les six épisodes de Star Wars ne va pas être une mince affaire! Sûr que je vais en louper la moitié ! En plus, je ne les ai pas vu dans l'ordre...
Il ferme les yeux, comme s'il voulait se concentrer sur mon récit.
Je commence :
-"Le premier épisode de Star Wars a été produit en 1977, par George Lucas et s'appelait ' Le nouvel espoir'..."
En fait, j'hésite...J'ai bien peur de me mélanger les pinceaux dans les trilogies, ce qui ferait qu'il n'y comprendrait rien...
-"En fait, ce premier épisode est en fait... Le quatrième... par ce que l'histoire commence avant..."
César soupire. Moi aussi. Je ne vais jamais m'en sortir...
-"George Lucas ? Tu as dis ?", me demande t'il, soudain.
-"Oui, George Lucas. C'est un cinéaste américain."
César se relève, puis tourne encore deux fois en rond autour de l'arbre.
-"Il faut que j'aille voir ce George Lucas !", m’annonce t'il, décidé.
J'étouffe un rire.
-"Heu... Je pense qu'il doit habiter Los Angeles, aux États Unis..."
César me regarde encore.
-"Oui, je sais où se trouve Los Angeles! Je pense y aller demain, dans l’après-midi... Tu m'accompagne ?.."
César est devenu fou !
-"Mais c'est de l'autre coté de la terre, sur la côte Est... Il faut au moins 10 heures d'avion..."
César se met a rire.
-"Néo... Nous sommes allés à Guadix, hier après-midi, n'est-ce pas ?"
-"Oui..."
-"Guadix est à 900 kilomètres d'içi...", m’annonce t'il.
Je commence a avoir un petit malaise, surtout que je sais qu'il a raison : Guadix n'est pas a 20 kilomètres d'ici, comme je le pensais, mais bien sur la côte Sud de l'Espagne, presque à Malaga... Il y a dix ans, j'y étais allé avec des amis et j'avais été malade presque tout le voyage, a cause de la chaleur...
Comment alors, avons nous pu parcourir presque 2000 kilomètres en un après-midi ?..
Il me quitte soudainement en faisant de grandes enjambées dans la rue.
-"Ne parles à personne de notre voyage, me dit t'il, et si tu veux venir, rejoint moi demain à la bergerie..."














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