14 - Sur un air de Jabba... et Jango
César est passé me voir, ce matin. Je lui ai raconté l'aventure de la veille et comment le type et son véhicule on mystérieusement disparu aux nez des guardes...
Il a ri en me disant que son "livreur" était, en effet, une personne assez spéciale, mais qu'il n'avait rien de dangereux. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il n'aimait pas beaucoup les gendarmes...
Il m'a demandé ensuite si ça m'intéresserait de l'accompagner à Guadix, en Espagne, dans l’après-midi. Il a une affaire a régler, là-bas...
Apparemment, Il faut qu'il passe voir la mère d'un garçon, un jeune délinquant... Il ne m'en a pas dit plus, mais je pense qu'il doit être mêlé a un trafic de bêtes...
Je pensais qu'avec le marquage systématique des bêtes, ce genre de pratique avait disparu, mais a l'évidence, il n'en est rien. La disparition des Brigades de douanes aux frontières doit aussi arranger les affaires de toutes sortes de trafiquants...
Chez nous, c'est plutôt le père qu'on rencontre, quand les enfants font des bêtises. Dans les pays latins, c'est surtout la "Mama" qui gère les conflits et les problèmes familiaux. César m'a rassuré, il faudra juste être 'courtois', presque 'diplomate'...
Nous sommes a 20 kilométrés de la frontière espagnole et si nous faisons l'aller-retour dans l’après-midi, je pense que ce ne dois être trop loin. Et puis, un peu d'aventure et un petit changement d'air me fera le plus grand bien...
Il est 13 heure 30 quand j'entend une voiture s’arrêter devant la maison. Je regarde par la fenêtre. C'est bien César, qui me fait signe, a bord d'une voiture d'un modèle que je ne connais pas: C'est un beau cabriolet décapotable d'une belle couleur "caramel brillant". Je descend en vitesse et je siffle de surprise en arrivant a sa hauteur.
-"C'est a vous, ce bijou?"
César rit.
-"Non, c'est a mon ami! Monte!"
-"Avec un engin pareil, nous sommes a la frontière en moins de dix minutes!"
Je jette un coup d’œil au tableau de bord. Rien de superflus. Je suis presque déçu! Sur les sièges arrières, quelques sacs gris que je pense reconnaître: C'est une partie de la commande que m'a livré Boderas, hier.
Nous quittons rapidement le village. Les rue sont désertes. J’aurais bien aimé croiser Salvador; il aurait été vert de surprise, en me voyant a bord de ce bolide!
Cette voiture est vraiment confortable.
Je pensais César détaché de toutes choses matérielles, mais je constate qu'il prend un certain plaisir a piloter ce bolide... On fait bien du 100 a l'heure, mais je ne ressent aucune secousse, aucune accélération. Mon regard se concentre sur les champs de châtaigniers qui défilent sur le bas coté. Le soleil joue a cache-cache entre les branches... Je m'endors.
César me secoue le bras. Je me réveille et m'étire, tout en découvrant un étrange village: C'est un hameau de maisons troglodytes, où seules les façades recouvertes d'un crépis de chaux blanche apparaissent. Des cheminées, telles des champignons, transpercent la roche de leur chapeaux blanc. Tout est calme et paisible. Pas un brin de vent, mais toujours ce soleil de plomb. Bien entendu, a cette heure-ci de la journée, personne dehors...
J'ai déjà vu des cartes postales de Guadix, mais voir l'endroit de ses propre yeux est bien plus impressionnant.
-"Nous sommes arrivés. Bienvenue a Guadix! s'exclame César, en saisissant les paquets d'affaires. Suis moi!"
Nous arpentons les ruelles poussiéreuses de cet étrange village, laissant le bolide en contrebas. Au fur et a mesure de notre ascension, des fenêtres crasseuses sortent de terre, sur le bas coté. Des colonnes de chaux blanche érigées comme des périscopes semblent nous observer.
Autour de nous, les montagnes grises aux pics acérés nous dominent et nous imposent aussi le respect.
Le calme de cet endroit m'oppresse un peu, mais nous arrivons au milieu d'une cour et César pose ses sacs sur le sable gris.
-"Nous y somme!" Me dit t'il, d'un air qui se veut rassurant.
Entourée de murs de chaux et recouvert de chapeaux de briques rouges, l'hacienda n'a rien d'extraordinaire, a part que l'endroit semble impeccable: Pas un crottin de cheval, pas même une marque de sabot ne marque le sol, même devant les portes de granges plaquées sur la montagne.
Contre la falaise, une porte de fer verte grince en s'ouvrant. Une espèce de gaucho apparaît: C'est un tout petit homme recouvert d'un grand chapeau large cachant un visage cuit par le soleil. Au travers de grandes moustaches noires, il nous salut d'un air inquiet.
César s'approche et échange avec lui quelques mots en lui montrant les sacs posés au milieu de la cour. Ce doit être de l'espagnol, ou un genre de patois. En tout cas, je n'y comprend rien. L'homme est sûrement le père du gamin... Il me dévisage, puis nous invite a rentrer, toujours d'un air méfiant.
Nous entrons donc dans la caverne. Il y fait frais, mais ça sent mauvais, comme dans une porcherie...
Mes yeux s'habituent rapidement a la pénombre et en effet, j’aperçois quelques gros cochons qui grognent entre-eux, dans un coin. On a dû passer par la porte de derrière... Nous ne somme peut-être pas les bienvenus ici, finalement...
César me conduit vers des escaliers, plus loin, là ou il y a plus de lumière. De la musique, aussi, résonne discrètement sur les murs... On dirait de la flûte...Nous arrivons directement dans une salle, ou un autre étrange personnage nous attend. Je me retiens pour ne pas exploser de rire:
Imaginez une mégère d'au moins 130 Kilos, dans un costume d'andalouse vert pistache! Un vert pistache, de la même couleur que ses yeux glauques, cernés de noir... Si elle porte cette accoutrement tous les jours, cette pauvre femme ne doit pas sortir souvent... On la dirait tout droit sortie d'un opéra fantastique!
César la salut cérémonieusement.
-"Bonjour, Kermita. Je vous présente Néo."
La femme s'approche de moi et m'adresse un sourire qui ressemble a une grimace. La longue traîne de sa robe semble glisser sur les pavés. En y regardant bien, son cou est tellement gras qu'il forme trois plis qui s'enfoncent dans l’opulent décolleté.
J'hésite a lui serrer la main. Ses bras sont d’ailleurs minuscules par rapport au corps.
-"Bienvenue a toi, Néo."
Elle approche sa grosse tête de mon oreille et me chuchote:
-"N'écoute pas trop ce vieux fou... Il te met des choses stupides dans la tête..."
Elle s'exprime lentement, d'une voix grave, mais dans un français correct. Son haleine sent... le renfermé.
-"Vous êtes d'ou?" Interroge t'elle, en se relevant.
-"De France."
Elle se met a glousser sans raison.
-"Ha oui! La France!, s'exclame t'elle. Quel charmant pays!"
Je ne sais pas si elle se fout de moi, car son intonation n'y est pas. Je lui dirais bien que son accoutrement ne reflète vraiment pas l'image que l'on se fait de l'Espagne et des Andalouses, mais je m'abstient. Je ne voudrais pas faire capoter la négociation. Je joue la carte de la flatterie:
-"Votre Français est excellent..."
César m'accorde un clin d’œil d'amusement discret.
-"Tu m'a l'air assez dégourdi...Reprend t'elle. Et peut-être intelligent... Tu pourrais travailler pour moi... Je paye bien, tu sais..."
L'idée de courir après des bêtes égarées dans la région ne m'enchante pas trop...
-"Non merci, Madame. J'ai tout ce qu'il faut dans ma vie..."
Kermita glousse de nouveau, ferme les yeux puis reste quelques instants immobile.
Le son de la musique s'atténue encore.
César l’interromps.
-" Je vous ai apporté..."
-"Je sais, répond t'elle sèchement. Tes amis sont déjà en route, de l'autre côté de la barrière, mais sache que la prochaine fois, je ne pourrais rien faire..."
César s'incline de nouveau.
-"Sage décision."
Personnellement, je trouve qu'il en fait un peu beaucoup pour quelques bestioles volées...
Le gaucho de tout a l'heure nous a rejoint discrètement. Il s'est placé devant la grosse table de bois qui siège au milieu de la pièce. Il reste la, silencieux, les bras croisés devant un service a liqueur de cristal. Je remarque qu'il a de gros bracelets de cuir, sur ces poignets. Sous son chapeau, j'ai du mal a discerner ses yeux, ce qui fait que je ne sais pas qui il fixe, exactement.
Au fond de la salle, dans la pénombre, est accroché un tableau. C'est le seul objet décoratif de cette pièce sans portes ni fenêtres. Cette gravure abstraite semble représenter un fœtus humain. Je n'ose pas m'approcher, mais en observant plus attentivement, on dirait quelle représente le corps d'un enfant recroquevillé sur lui même, plongé dans une nuée d'étoiles...
Finalement, ce que je trouve le plus choquant, c'est que ce tableau soit en quelque sorte caché, comme si on voulait le punir en le laissant dans un coin. Je trouve cela dommage. Il figurerait bien dans une galerie Parisienne...
Je trouve que Kermita a vraiment des goûts particuliers!
Elle se retourne de nouveau vers moi. (J'ai failli marcher sur la longue traîne de sa robe).
-"Vous boirez bien quelque chose", me dit t'elle, d'un air mielleux.
J'allais accepter volontiers, mais César m’interromps.
-"Non; Nous allons y aller. Nous avons du chemin a faire."
Il s'incline encore devant la mégère.
Il ne semble soudainement pas rassuré, comme si quelque chose le tourmentait.
Kermita nous fait un signe d'au revoir de ses petites mains et ajoute:
-"Comme vous voudrez. Je ne vous retiens pas..."
Elle rit encore.
A son tour, Manuel me fait un signe discret. D'un pas plus pressé qu'a notre arrivée, nous repartons dans le dédale d'escaliers et enjambons presque les cochons qui se pavanent toujours dans la caverne, jusqu’à la sortie.
-"Quelque chose ne va pas?" Dis-je.
-"Je pense que Mauly va venir plus tôt que je ne le pensais..."
-"C'est un gaucho, comme l'autre gars?"
On dévale rapidement le chemin pour rejoindre la voiture.
-"En pire... En quelque sorte... En tout cas, je ne voudrais pas le rencontrer en ta compagnie... Ce serait désagréable... La négociation ne s'est pas trop mal passé et se serait dommage que cela tourne mal."
Je siffle.
-"Ils sont quand même pas fins, dans cette région..."
-"Pour le moins qu'on puisse dire..."
On saute dans la voiture, qui démarre presque instantanément. Je m'attend a ce qu'on bouffe de la poussière tellement on prend un virage serré en contournant les grandes cheminées de chaux blanche. Mais rien, à peine une traînée de poussière et toujours aucune sensation de ballottement...
-"Elle est vraiment incroyable, cette bagnole!"
César me sourit.
-"En effet!"
J'ai cependant la tête qui me tourne un peu...Sûrement provoqué par l’excitation de notre départ précipité... Nous sommes déjà a la sortie du village et malgré mes efforts pour rester éveillé, je m'endors de nouveau...
Site troglodyte de Guadix
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