La
poutre
Ce
matin, j'ai tronçonné une poutre. Une poutre énorme. J'ai pris
toutes les précautions pour ne pas descendre avec elle: Comme
j'avais une grande trouille que ça ne se passe pas comme prévu et
que j'étais seul, je l'ai étayé comme j'ai pu. La veille, Pedro
est venu débarrasser le chantier avec son tracteur. J'ai oublié de
lui dire de me laisser quatre ou cinq chevrons afin d'étayer
l'ouvrage. J'ai donc pris des cordes qui traînaient et j'ai placé
mon échafaudage perpendiculairement à l'ouvrage, puis j'ai tronçonné
la bête aux deux extrémités...
Malheureusement, les cordes ont tenus quelques secondes avant de céder et la poutre est tombée dans un grand fracas. J'ai soudain pensé que j'avais oublié quelques petites choses sur le sol... Un coffret de perceuse a explosé sous son poids et un carton plein de vis s'est retrouvé écrasé. A part ça, tout s'est bien passé...
Malheureusement, les cordes ont tenus quelques secondes avant de céder et la poutre est tombée dans un grand fracas. J'ai soudain pensé que j'avais oublié quelques petites choses sur le sol... Un coffret de perceuse a explosé sous son poids et un carton plein de vis s'est retrouvé écrasé. A part ça, tout s'est bien passé...
La Tante
Céleste, qui est aussi notre voisine, est accourue aussitôt voir ce
qui se passait, tant le fracas a été important.
Je l'ai
rassuré du haut de mon échafaudage, noyé dans un nuage de
poussière.
-"Tout
va bien!" Lui ais-je dit, en toussant un peu.
-"Ma
maison a tremblé!", dit-elle, en frappant dans ses mains.
Je suis
descendu de mon perchoir puis j'ai marché sur les sacs de vis
éventrés pour la rejoindre. Elle souriait a présent, de constater
que je n'avais aucune blessure.
-"Tout
va bien!", répétais-je.
Elle me
pris les mains et dit :
-"Vocé
e maluco!"
C'est
vrai qu'il faut être un peu fou pour entreprendre des trucs
pareils...
Elle
allais s'en retourner quand je l’interpellais.
-"Si
pédro pouvait passer par ici pour m'enlever cette poutre avec son
tracteur, ce serait bien..."
Elle
comprit et me répondit aussitôt « Atamania », avant de
partir.
Je la
salua puis m'en retourna vers l'énorme tronc. La fin de cette
matinée se passa sans problèmes.
Il est
bien 14 h 00 quand j’entends l'Audi de Salvador descendre la rue et
s’arrêter devant la maison. Je suis toujours dans l'écurie, a
pousser une brouette de béton, afin de boucher les trous qu'a laissé
le tronc d'arbre, quand je le vois apparaître par la porte. Salvador
est quelqu'un que j'aime beaucoup. C'est un personnage toujours
jovial. Son seul défaut est qu'il aime les grosses cylindrées et
qu'il n'aime pas du tout se faire doubler sur la route, ce qui lui
vaut, tout les ans, quelques points de permis en moins, surtout en
cette période de vacances...S’arrêtant un instant sur le palier,
Il siffle un coup en admirant le chantier.
-"hé!
Ça avance bien, dis donc!"
-"Ouais,
ça va bien aujourd’hui; il ne fait pas trop chaud."
Le vent
s'engouffre par les ouvertures et s'en vient faire claquer la bâche
bleue tout la-haut, sur la charpente désossée.
Il porte
deux canettes de bière et les pose sur la poutre.
-"On
boit un coup ?"
Je
m'essuie le front et les mains dans le premier bout de chiffon venu.
-"Ah
oui, c'est une bonne idée! Avec toute la poussière que je vient de bouffer!"
Pendant
que j'ouvre les petites bouteilles a l'aide d'un tournevis, je vois
son regard avisé parcourir les murs, comme pour vérifier que tout
est d'aplomb. Salvador est entrepreneur en maçonnerie et je suis
toujours a l’affût de la moindre de ses critiques.
-"T'en
pense quoi ?"
Il hoche
la tête.
-"Oui,
oui, c'est bien, c'est bien..."
Puis il
ajoute :
-"Tu
veux vraiment la refaire en bois, la charpente ?"
-"Oui,je
préfère. Ça fera plus joli."
-"C'est
vrai que c'est plus joli...Mais avec le temps..."
Il fait
une petite moue pincée.
-"La Belle-sœur m'a dis que tu veux remettre les anciennes tuiles ?C'est pas
vrai ?", ajoute t'il.
Je
souris. Beaucoup de portugais ont du mal a admettre que l'on fasse
des travaux pour finalement, conserver l'aspect de l'ancien. Pour
certains, tant qu'a faire des travaux, autant que ça se voit.
-"Si,
c'est vrai. J'ai derrière plus de tuiles qu'il n'en faut pour
recouvrir l'écurie. Même s'il y en a la moitié de cassées, il
m'en restera pas mal..."
Salvador
boit une longue gorgée.
-"Tu
te rend compte ? Il faut les frotter et tout ça... Elles sont
toutes pourries. Et puis, elles vont glisser l'hiver, avec le vent...
Qui c'est qui viendra les remettre ?"
Sur ce
dernier point, il a raison. Je bois a mon tour une bonne rasade.
-"Je
vais mettre un tissus étanche sur les voliges tu sais, comme ils
mettent partout maintenant. C'est un peu rugueux et avec les tuiles
qui sont un peu rugueuses aussi, je pense que ça accrochera pas mal.
La pente est assez douce..."
Il
refait encore sa petite moue pincée.
-"Oui,
si tu veux..."
Il sait
qu'il n'arrivera pas a me convaincre de faire d'une autre manière
que celle que j'ai décidé, à moins qu'il ne trouve un argument de
poids. Finalement, il change de conversation.
-"Tu
va au Château, ce soir ?"
-"A
Bragança ?"
-"Hé
oui, ça fait deux jours que c'est la fête, la-bas !
Aujourd’hui, c'est le dernier soir. Mais cette année, c'est pas
comme avant; c'est les étudiants qui font le spectacle..."
-"Ah ?
Et c'est moins bien ?"
-"Ben,
c'est pas pareil : Avant, ils faisaient le spectacle sur
l'estrade, tu sais, le long du mur du château. Maintenant, ils font
le spectacle partout : dans les rues, sur les places... Ils sont
plus d'une centaine ! On dirais qu'ils tournent un film ! On
se croirait dans' Les Visiteurs'!"
Il
éclate soudain de rire en crachant presque une gorgée de bière.
J'éclate
de rire a mon tour, car je sais que Salvador est friand de ce genre
de film et je suis sur qu'il doit être en train de se remémorer des
scènes cultes.
-"Avec
le Jaquouille !", rajoute t'il, pour rire encore plus
longtemps.
Il pose
la canette vide, se tient les cotes, puis se ressaisit.
-"Bon
alors, tu ira ?.. Tu passe manger à la maison, si tu veux,
avant."
-"Je
ne sais pas... Je pense que oui...Mais j'irais directement par ce que
je ne sais pas a quelle heure j'irais."
Il lève
la main en tournant des talons.
-"A
ce soir !"Dit-t'il, avant de disparaître.
Je finis
ma bière, la main sur la hanche, en regardant l'ampleur de mon
chantier. J'entends l'Audi V8 démarrer en trombe. Je pense que j'ai
bien fait de ne pas dire que j'irais manger chez eux, car je ne suis
pas sur d'aller à Bragança ce soir. Après la douche et le dîner,
je sais que je n'ai plus qu'une envie : me relaxer... De plus,
je viens de me rendre compte qu'hier, j'ai jeté négligemment mes
clés de voiture dans le fameux coffret, à présent coincé sous la
grosse poutre...
César arrive, vers 17 heures. A son tour, il jette un
regard sur l'avancement des travaux.
-"Pas
mal, hein ?", lui dis-je.
Il
acquiesce.
-"Pas
mal, en effet."
Il
s'approche de la poutre tombée au sol et la caresse de la main.
Il reste
un petit moment silencieux,
-"Elle est plus que centenaire;Elle
pourrait raconter plein d'histoires", dit t'il, en riant.
-"Ce
n'est qu'une poutre d'écurie, répondis-je. Celles des maisons ont
sûrement plus de choses a raconter..."
-"Pas
si sûr...", affirme-t’il, enjoué d'un sourire et continuant a
caresser la poutre.
-"Il
y a eu de la paille, ici... Des animaux, des hommes pour les conduire
aux champs et des femmes pour les nourrir ou les traire. Beaucoup de
personnages se sont sûrement croisés dans cet innocent endroit..."
Je
comprenais soudain ce qu'il voulait dire et pourquoi il affichait un
sourire malicieux. Peut-être s'était t'il roulé dans la paille et
dans cette écurie, autrefois, avec quelques jolies bergères...
Je ris a
mon tour.
-"Pedro
doit venir chercher cette poutre avec son tracteur... Vous voulez qu'il vous la
porte?"
Je viens
de me rendre compte que mon propos est stupide et déplacé.
César doit peut-être se remémorer des moments tendres et passionnés et
moi, je lui brise ses émouvants souvenirs en une seconde avec une
réflexion ridicule...
-"Excusez-moi, dis-je aussitôt. C'était idiot. Je pensais juste que mes clés de voiture sont peut-être broyées en dessous et que les doubles sont dans le sac a main de ma femme, en France."
-"Excusez-moi, dis-je aussitôt. C'était idiot. Je pensais juste que mes clés de voiture sont peut-être broyées en dessous et que les doubles sont dans le sac a main de ma femme, en France."
Je
tourne en rond dans l'écurie, soulevant un nuage de poussière.
-"César,
que veut dire 'atamania'? Ça veut bien dire 'ce matin' , n'est ce pas?"
-"Non,
ça voudrait plutôt dire 'Demain matin.' ", répond t'il.
-"Ha...
Je m'en doutait un peu.."
Il voit
que je suis un peu ennuyé.
-"Tu
veux que je t'aide a quelque chose?"
-"Non,
lui dis-je. C'est juste bizarre..."
-"De
quoi?"
-"Hé
bien, mon beau frère Salvador est passé tout à l'heure. Il m'a
proposé d'aller a la fête du château, ce soir..."
-"Ah
oui, c'est une très bonne idée..."
-"Oui,
sauf que je n'avais pas trop envie d'y aller... Jusqu’à ce que je me
rende compte que je n'avais plus mes clés de voiture. Et maintenant
que je sais que je ne peux pas y aller, j'en meure d'envie. C'est
idiot, non?"
-"Non.
En fait, tu n'a pas forcément envie d'aller au château, ce soir.
Par contre, ce que tu ne supporte pas, c'est que ce soit tes clés de
voiture qui puissent décider de ce que tu fera de ta soirée... De
simples clés! On veut toujours garder le contrôle sur les choses ou
les événements...
Là, tu constate que Pedro ne viendra pas aujourd'hui relever cette poutre et que, donc, tu ne récupérera pas tes clés ce soir... Cela fait beaucoup de frustrations en un minimum de temps... Cette frustration qui t'agace, tu veux la contrer en voulant trouver du plaisir a te promener un peu, tu veux l'exhorter, en quelque sortes. Surtout avec le stress que tu a dû subir ce matin, a calculer comment tu allais t'y prendre pour couper cette poutre..."
Là, tu constate que Pedro ne viendra pas aujourd'hui relever cette poutre et que, donc, tu ne récupérera pas tes clés ce soir... Cela fait beaucoup de frustrations en un minimum de temps... Cette frustration qui t'agace, tu veux la contrer en voulant trouver du plaisir a te promener un peu, tu veux l'exhorter, en quelque sortes. Surtout avec le stress que tu a dû subir ce matin, a calculer comment tu allais t'y prendre pour couper cette poutre..."
César s’assoit sur un bout de la poutre, toujours une main dessus et
reprend:
-"En
fait, tu es toujours en situation de stress, depuis ce matin. Et peut
être même depuis hier, car ce n'est pas ce matin que tu a décidé
comment tu allais t'organiser pour faire tomber cette poutre, sans
prendre de risques."
-"Oui,
ça fait même plusieurs jour que je réfléchissais a comment
j'allais m'y prendre pour couper ce mastodonte! Surtout que j'ai du
changer mes plans au dernier moment..."
-"Voila.
Ce matin, tu as résolu un gros problème qui te travaillait depuis
plusieurs jours et tu n'as pas pensé a 'décompresser' un peu.
S'ensuit des petits soucis insignifiants qui, eux, deviennent, des
problèmes insurmontables..."
Je ris
tellement c'est évident.
-"Vous avez raison.", dis-je. J'ai envie d'ajouter:« Encore
une fois »
César se tait un moment, puis passe la main sur son visage, comme
embarrassé.
-"En
attendant, il est important que tu aille au château, ce soir."
-"Ah
oui?"
-"Oui.
Ce sera très intéressant. Cette année, le spectacle se déroule
aussi dans les rues..."
-"Oui,
mon beau-frère Salvador m'en a parlé. Les figurants sont des
étudiants..."
-"Et
ils sont très motivés. Ce serait très instructif que tu vois
ça. Ce sera, en quelque sorte, un petit voyage dans l'espace et dans le temps.."
César insiste tant qu'il finit par me convaincre. Mais un petit détail me
chiffonne.
-"On
a oublié un léger détail...", lui dis-je: Mes
clés de voiture sont sous cette fichue poutre... Mais je peut
peut-être contacter Salvador pour qu'il vienne me chercher...Ou
bien, il y aura bien quelqu'un du village qui va au château, ce
soir... En tout cas, pour le tracteur de Pédro, c'est foutu..."
César se met a rire.
-"Tu
vois, avec l'esprit un peu plus clair, tu trouve plus facilement des
solutions palliatives... Mais nous allons procéder autrement."
Il se
relève, se place juste devant la poutre, puis jette un regard
autour. Il n'y a que quelques planches vermoulues qui jonchent le sol
et je doute qu'elles puissent servir a faire un quelconque levier.
Pedro a déjà débarrassé tous les vieux chevrons qui auraient pu
convenir et je doute aussi que les tubes de l'échafaudage résistent a une
aussi grande force. De plus, on me les a prêté et cela m’ennuierait
de les esquinter...
-"Je
vais te raconter une petite histoire.", dit soudain César, en se
ré-asseillant à califourchon sur la poutre.
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