9 - Vers la Force...

La poutre
Ce matin, j'ai tronçonné une poutre. Une poutre énorme. J'ai pris toutes les précautions pour ne pas descendre avec elle: Comme j'avais une grande trouille que ça ne se passe pas comme prévu et que j'étais seul, je l'ai étayé comme j'ai pu. La veille, Pedro est venu débarrasser le chantier avec son tracteur. J'ai oublié de lui dire de me laisser quatre ou cinq chevrons afin d'étayer l'ouvrage. J'ai donc pris des cordes qui traînaient et j'ai placé mon échafaudage perpendiculairement à l'ouvrage, puis j'ai tronçonné la bête aux deux extrémités...
Malheureusement, les cordes ont tenus quelques secondes avant de céder et la poutre est tombée dans un grand fracas. J'ai soudain pensé que j'avais oublié quelques petites choses sur le sol... Un coffret de perceuse a explosé sous son poids et un carton plein de vis s'est retrouvé écrasé. A part ça, tout s'est bien passé...
La Tante Céleste, qui est aussi notre voisine, est accourue aussitôt voir ce qui se passait, tant le fracas a été important.
Je l'ai rassuré du haut de mon échafaudage, noyé dans un nuage de poussière.
-"Tout va bien!" Lui ais-je dit, en toussant un peu.
-"Ma maison a tremblé!", dit-elle, en frappant dans ses mains.
Je suis descendu de mon perchoir puis j'ai marché sur les sacs de vis éventrés pour la rejoindre. Elle souriait a présent, de constater que je n'avais aucune blessure.
-"Tout va bien!", répétais-je.
Elle me pris les mains et dit :
-"Vocé e maluco!"
C'est vrai qu'il faut être un peu fou pour entreprendre des trucs pareils...
Elle allais s'en retourner quand je l’interpellais.
-"Si pédro pouvait passer par ici pour m'enlever cette poutre avec son tracteur, ce serait bien..."
Elle comprit et me répondit aussitôt « Atamania », avant de partir.
Je la salua puis m'en retourna vers l'énorme tronc. La fin de cette matinée se passa sans problèmes.


    Il est bien 14 h 00 quand j’entends l'Audi de Salvador descendre la rue et s’arrêter devant la maison. Je suis toujours dans l'écurie, a pousser une brouette de béton, afin de boucher les trous qu'a laissé le tronc d'arbre, quand je le vois apparaître par la porte. Salvador est quelqu'un que j'aime beaucoup. C'est un personnage toujours jovial. Son seul défaut est qu'il aime les grosses cylindrées et qu'il n'aime pas du tout se faire doubler sur la route, ce qui lui vaut, tout les ans, quelques points de permis en moins, surtout en cette période de vacances...S’arrêtant un instant sur le palier, Il siffle un coup en admirant le chantier.
-"hé! Ça avance bien, dis donc!"
-"Ouais, ça va bien aujourd’hui; il ne fait pas trop chaud."
Le vent s'engouffre par les ouvertures et s'en vient faire claquer la bâche bleue tout la-haut, sur la charpente désossée.
Il porte deux canettes de bière et les pose sur la poutre.
-"On boit un coup ?"
Je m'essuie le front et les mains dans le premier bout de chiffon venu.
-"Ah oui, c'est une bonne idée! Avec toute la poussière que je vient de bouffer!"
Pendant que j'ouvre les petites bouteilles a l'aide d'un tournevis, je vois son regard avisé parcourir les murs, comme pour vérifier que tout est d'aplomb. Salvador est entrepreneur en maçonnerie et je suis toujours a l’affût de la moindre de ses critiques.
-"T'en pense quoi ?"
Il hoche la tête.
-"Oui, oui, c'est bien, c'est bien..."
Puis il ajoute :
-"Tu veux vraiment la refaire en bois, la charpente ?"
-"Oui,je préfère. Ça fera plus joli."
-"C'est vrai que c'est plus joli...Mais avec le temps..."
Il fait une petite moue pincée.
-"La Belle-sœur m'a dis que tu veux remettre les anciennes tuiles ?C'est pas vrai ?", ajoute t'il.
Je souris. Beaucoup de portugais ont du mal a admettre que l'on fasse des travaux pour finalement, conserver l'aspect de l'ancien. Pour certains, tant qu'a faire des travaux, autant que ça se voit.
-"Si, c'est vrai. J'ai derrière plus de tuiles qu'il n'en faut pour recouvrir l'écurie. Même s'il y en a la moitié de cassées, il m'en restera pas mal..."
Salvador boit une longue gorgée.
-"Tu te rend compte ? Il faut les frotter et tout ça... Elles sont toutes pourries. Et puis, elles vont glisser l'hiver, avec le vent... Qui c'est qui viendra les remettre ?"
Sur ce dernier point, il a raison. Je bois a mon tour une bonne rasade.
-"Je vais mettre un tissus étanche sur les voliges tu sais, comme ils mettent partout maintenant. C'est un peu rugueux et avec les tuiles qui sont un peu rugueuses aussi, je pense que ça accrochera pas mal. La pente est assez douce..."
Il refait encore sa petite moue pincée.
-"Oui, si tu veux..."
Il sait qu'il n'arrivera pas a me convaincre de faire d'une autre manière que celle que j'ai décidé, à moins qu'il ne trouve un argument de poids. Finalement, il change de conversation.
-"Tu va au Château, ce soir ?"
-"A Bragança ?"
-"Hé oui, ça fait deux jours que c'est la fête, la-bas ! Aujourd’hui, c'est le dernier soir. Mais cette année, c'est pas comme avant; c'est les étudiants qui font le spectacle..."
-"Ah ? Et c'est moins bien ?"
-"Ben, c'est pas pareil : Avant, ils faisaient le spectacle sur l'estrade, tu sais, le long du mur du château. Maintenant, ils font le spectacle partout : dans les rues, sur les places... Ils sont plus d'une centaine ! On dirais qu'ils tournent un film ! On se croirait dans' Les Visiteurs'!"
Il éclate soudain de rire en crachant presque une gorgée de bière.
J'éclate de rire a mon tour, car je sais que Salvador est friand de ce genre de film et je suis sur qu'il doit être en train de se remémorer des scènes cultes.
-"Avec le Jaquouille !", rajoute t'il, pour rire encore plus longtemps.
Il pose la canette vide, se tient les cotes, puis se ressaisit.
-"Bon alors, tu ira ?.. Tu passe manger à la maison, si tu veux, avant."
-"Je ne sais pas... Je pense que oui...Mais j'irais directement par ce que je ne sais pas a quelle heure j'irais."
Il lève la main en tournant des talons.
-"A ce soir !"Dit-t'il, avant de disparaître.
Je finis ma bière, la main sur la hanche, en regardant l'ampleur de mon chantier. J'entends l'Audi V8 démarrer en trombe. Je pense que j'ai bien fait de ne pas dire que j'irais manger chez eux, car je ne suis pas sur d'aller à Bragança ce soir. Après la douche et le dîner, je sais que je n'ai plus qu'une envie : me relaxer... De plus, je viens de me rendre compte qu'hier, j'ai jeté négligemment mes clés de voiture dans le fameux coffret, à présent coincé sous la grosse poutre...

    César arrive, vers 17 heures. A son tour, il jette un regard sur l'avancement des travaux.
-"Pas mal, hein ?", lui dis-je.
Il acquiesce.
-"Pas mal, en effet."
Il s'approche de la poutre tombée au sol et la caresse de la main.
Il reste un petit moment silencieux,
-"Elle est plus que centenaire;Elle pourrait raconter plein d'histoires", dit t'il, en riant.
-"Ce n'est qu'une poutre d'écurie, répondis-je. Celles des maisons ont sûrement plus de choses a raconter..." 
-"Pas si sûr...", affirme-t’il, enjoué d'un sourire et continuant a caresser la poutre.
-"Il y a eu de la paille, ici... Des animaux, des hommes pour les conduire aux champs et des femmes pour les nourrir ou les traire. Beaucoup de personnages se sont sûrement croisés dans cet innocent endroit..."
Je comprenais soudain ce qu'il voulait dire et pourquoi il affichait un sourire malicieux. Peut-être s'était t'il roulé dans la paille et dans cette écurie, autrefois, avec quelques jolies bergères...
Je ris a mon tour.
-"Pedro doit venir chercher cette poutre avec son tracteur... Vous voulez qu'il vous la porte?"
Je viens de me rendre compte que mon propos est stupide et déplacé.
César doit peut-être se remémorer des moments tendres et passionnés et moi, je lui brise ses émouvants souvenirs en une seconde avec une réflexion ridicule...
-"Excusez-moi, dis-je aussitôt. C'était idiot. Je pensais juste que mes clés de voiture sont peut-être broyées en dessous et que les doubles sont dans le sac a main de ma femme, en France."
Je tourne en rond dans l'écurie, soulevant un nuage de poussière.
-"César, que veut dire 'atamania'? Ça veut bien dire 'ce matin' , n'est ce pas?"
-"Non, ça voudrait plutôt dire 'Demain matin.' ", répond t'il.
-"Ha... Je m'en doutait un peu.."
Il voit que je suis un peu ennuyé.
-"Tu veux que je t'aide a quelque chose?"
-"Non, lui dis-je. C'est juste bizarre..."
-"De quoi?"
-"Hé bien, mon beau frère Salvador est passé tout à l'heure. Il m'a proposé d'aller a la fête du château, ce soir..."
-"Ah oui, c'est une très bonne idée..."
-"Oui, sauf que je n'avais pas trop envie d'y aller... Jusqu’à ce que je me rende compte que je n'avais plus mes clés de voiture. Et maintenant que je sais que je ne peux pas y aller, j'en meure d'envie. C'est idiot, non?"
-"Non. En fait, tu n'a pas forcément envie d'aller au château, ce soir. Par contre, ce que tu ne supporte pas, c'est que ce soit tes clés de voiture qui puissent décider de ce que tu fera de ta soirée... De simples clés! On veut toujours garder le contrôle sur les choses ou les événements...
Là, tu constate que Pedro ne viendra pas aujourd'hui relever cette poutre et que, donc, tu ne récupérera pas tes clés ce soir... Cela fait beaucoup de frustrations en un minimum de temps... Cette frustration qui t'agace, tu veux la contrer en voulant trouver du plaisir a te promener un peu, tu veux l'exhorter, en quelque sortes. Surtout avec le stress que tu a dû subir ce matin, a calculer comment tu allais t'y prendre pour couper cette poutre..."
César s’assoit sur un bout de la poutre, toujours une main dessus et reprend:
-"En fait, tu es toujours en situation de stress, depuis ce matin. Et peut être même depuis hier, car ce n'est pas ce matin que tu a décidé comment tu allais t'organiser pour faire tomber cette poutre, sans prendre de risques."
-"Oui, ça fait même plusieurs jour que je réfléchissais a comment j'allais m'y prendre pour couper ce mastodonte! Surtout que j'ai du changer mes plans au dernier moment..."
-"Voila. Ce matin, tu as résolu un gros problème qui te travaillait depuis plusieurs jours et tu n'as pas pensé a 'décompresser' un peu. S'ensuit des petits soucis insignifiants qui, eux, deviennent, des problèmes insurmontables..."
Je ris tellement c'est évident.
-"Vous avez raison.", dis-je. J'ai envie d'ajouter:« Encore une fois »
César se tait un moment, puis passe la main sur son visage, comme embarrassé.
-"En attendant, il est important que tu aille au château, ce soir."
-"Ah oui?"
-"Oui. Ce sera très intéressant. Cette année, le spectacle se déroule aussi dans les rues..."
-"Oui, mon beau-frère Salvador m'en a parlé. Les figurants sont des étudiants..."
-"Et ils sont très motivés. Ce serait très instructif que tu vois ça. Ce sera, en quelque sorte, un petit voyage dans l'espace et dans le temps.."
César insiste tant qu'il finit par me convaincre. Mais un petit détail me chiffonne.
-"On a oublié un léger détail...", lui dis-je: Mes clés de voiture sont sous cette fichue poutre... Mais je peut peut-être contacter Salvador pour qu'il vienne me chercher...Ou bien, il y aura bien quelqu'un du village qui va au château, ce soir... En tout cas, pour le tracteur de Pédro, c'est foutu..."
César se met a rire.
-"Tu vois, avec l'esprit un peu plus clair, tu trouve plus facilement des solutions palliatives... Mais nous allons procéder autrement."
Il se relève, se place juste devant la poutre, puis jette un regard autour. Il n'y a que quelques planches vermoulues qui jonchent le sol et je doute qu'elles puissent servir a faire un quelconque levier. Pedro a déjà débarrassé tous les vieux chevrons qui auraient pu convenir et je doute aussi que les tubes de l'échafaudage résistent a une aussi grande force. De plus, on me les a prêté et cela m’ennuierait de les esquinter...
-"Je vais te raconter une petite histoire.", dit soudain César,  en se ré-asseillant  à califourchon sur la poutre.




























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