4- La rencontre



La place de l’église et la terrasse du café se vident peu a peu et j’aperçois toujours mon étrange personnage, seul, près de la fontaine. A-t-il suivi la procession ? J’en doute. Je l’aurais bien vu, à un moment ou un autre, dans le cortège … il est toujours là, pensif. Il ne me semble pas perdu, mais plutôt hors du temps. Un de mes neveux arrive près de moi en courant.
-"Tu va à la maison, tonton?"
-"Oui, j’y vais de suite."
Le gamin file, un paquet de chips éventré dans la main. Encore un qui ne va pas manger grand-chose, ce midi ! Ce qui intéresse les enfants, ce ne sont pas les chips, mais bien les pochettes de vignettes a collectionner qui se trouvent a l'intérieur... Ensuite, ces galopins vont passer des heures, cachés dans tout le village, a se les échanger, afin de réunir la plus complète des collection.
Je passe le muret de l’église, traverse la place désertée et m’approche de la fontaine. L’homme m’adresse un petit sourire, puis regarde ensuite le clocher. Je pense soudain que je suis peut être la première personne qu’il salut, aujourd’hui. Cela me réconforte, quelque part. Je passe à sa hauteur, fait quelques pas, puis, saisis d’une étrange sensation de sérénité, m’arrête aussitôt avant de faire demi tour.
-"Voce que vir almocar comigo?" lui dis – je, en souriant a mon tour, dans un portugais approximatif.
En ce jour de fête, je ne sais pas pourquoi, il me semble inconcevable que ce brave homme rentre chez lui et mange seul. Je l’invitais donc à déjeuner chez nous.
Peut être déclinera t’il l’invitation , ayant une famille, lui aussi, à rejoindre, ou bien autre chose à faire que de festoyer autour d’un repas. Il me sourit de nouveau.-"Por que não!", dit t’il, tranquillement, en haussant les épaules.
Je l’invite donc à me suivre, un peu ému par ma pertinence. C’est bien la première fois que j’invite un inconnu à déjeuner.
Pourquoi pas, après tout ? Comme il venait bien de me le dire. Et je me demande déjà quelle tête va faire ma femme, en voyant mon hôte. Bien que très accueillant, ce n’était pas trop dans la tradition portugaise que d’inviter des inconnus à déjeuner, comme ça, dans la rue…
Connaissait t’il quelqu’un de la famille ? J’espérais au moins qu’il n’y aurait pas d’histoire…
Je jette un bref coup d’œil sur mon invité. Il me sourit encore, d’un sourire rassurant, comme s’il avait compris ma crainte.
-"Mon nom est Cesario, dit t’il, avec un certain accent. Mais comme vous êtes Français, vous pouvez m'appeler César...Et vous ?"
-"je m’appelle Néo." Répondis je, tandis que nous nous serrons la main.
Je n’avais jamais entendu parler de cet homme. Si il y avait eu un quelconque soucis dans le village, avec ce personnage, j’en aurais déjà entendu parler...
Nous arrivons devant la maison. Je l’invite à passer sous le porche qui mène aux escaliers. Des neveux et nièces nous doublent en chahutant sur le perron et s’engouffrent dans la "casa" , sans même s’excuser, toujours avec des chips plein la bouche.
Dans la maison, c’est l’effervescence : ma femme court de la cuisine à la salle à manger. Les belles sœurs ont jeté leur talons aiguilles inconfortables et revêtu la blouse traditionnelle afin de lui prêter main forte. Le canapé a été repoussé et de grandes tables et des bancs ont été alignées.
Au passage d’une porte, je demande à mon épouse ce que je peux faire pour l’aider.
-"Non, ça va ,répond-elle, va plutôt t’asseoir. Regarde juste si tout le monde a une place."
-"Justement, lui dis-je timidement, j’ai invité quelqu’un…"
Elle souffle un instant en s’essuyant les mains dans son tablier et sans même regarder mon hôte, elle rétorque:
-"Met-le en bout de table, personne ne veux jamais y aller. Et va chercher le vin en bas, il doit être frais, maintenant."
J’invite donc César à s’asseoir et lui indiquant que je m’installerais juste à côté de lui. Il acquiesce tranquillement. La famille s’installe à son tour, dans la plus grande confusion, tandis que les assiettes de soupe s’alignent aussitôt devant chaque convive. Les enfants mangent dans la cuisine, sur un bout de table, près des plats brûlant qui sortent uns à uns du four et grimacent en voyant ces tas de viandes rôties.
Après la soupe, les rôtis : Poulet, veau, cochon, le tout accompagné de patates et de riz. Des saladiers garnis de tomates et d’oignons doux parsèment aussi la table, entre les pichets de vin et autres bouteilles de soda. Il y a, bien sûr et encore, les traditionnels petits bols en terre cuite remplis d’olives.
Tout le monde parle en même temps, de tout et de n’importe quoi. Je ne comprends que la moitié des mots, car ils parlent vite, mais j’arrive facilement à reconstituer les phases. Bien sûr, on me parle en français, quand on s’adresse à moi. Beaucoup des neuf frères et sœurs de ma femme habitent en France, à Paris ou en Corse… elle a même deux frères qui travaillent en Suisse. En fait, il n’y a qu’un seul garçon qui n’ai jamais quitté le Portugal. Je me demande si mon hôte et lui se connaissent…
Pour l’instant, celui-ci mange paisiblement, en m’adressant de temps en temps de petits sourires courtois. Aucun mot ne sort de sa bouche, mais il regarde de temps en temps l’assemblée d’un œil amusé. Pour ma part, je n’ose rien lui demander. Je préfère le laisser déguster les plats qu’il semble bien savourer.
On change les assiettes ; le dessert arrive enfin. Au Portugal, on ne mange que rarement le fromage au repas ; on ne le consomme qu’au casse croûte du matin ou de l’après midi. Salade de fruits, entremets, gâteaux divers, la danse des plats recommence de plus belle jusqu’au café.
-"Je vais y aller." me dit poliment mon invité, en buvant la dernière gorgée. Je lui propose la macera , la liqueur d’anis. Il fait une petite moue en s’essuyant la bouche dans sa serviette. Nous nous levons. Presque tout le monde a déjà quitté la table. Les femmes boulottent et causent dans la cuisine. Les hommes sont partis dans la cour, derrière la maison, pour fumer ou finir le verre de liqueur sous le figuier. Il fait encore très chaud et tous sont comme anesthésiés, tel des malades venant de subir une opération. Ils se frottent le ventre et s’étirent. Comme à l’habitude, certains regrettent déjà d’avoir abusé des bonnes choses…
César et moi redescendons dans la rue, déserte à cette heure ci. Le soleil est éblouissant. Mon hôte me serre la main chaleureusement.
-"Je vous remercie beaucoup et je pense que nous nous reverrons."dit il, avec un large sourire.
-"Je l’espère. Ça m’a fait vraiment plaisir" , répondis je.
Il s’en va tranquillement en remontant la rue. Je le regarde encore quelques instants puis je remonte les escaliers rapidement, léger comme un oiseau. Malgré tout ce que j’ai englouti, je me sent apaisé. Je bifurque dans la cour, rejoindre la famille.

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